Mirage de la vie (1959) a été chroniqué par Antoine dans le cadre de la rubrique Réflexions Poétiques.

La ressortie par Ciné Sorbonne de deux titres, et pas des moindres, de l’œuvre américaine de Hans Detlef Sierck, plus connu sous le nom de Douglas Sirk, est l’occasion de se replonger dans l’âge d’or du mélodrame hollywoodien des années 1950. À cette époque, deux cinéastes se tirent la « bourre » dans un genre encore très populaire : Vincente Minnelli (Comme un torrent, Celui par qui arrive le scandale, Les Quatre Cavaliers de l’apocalypse, etc.) et Douglas Sirk (Tout ce que le ciel permet, Écrit sur le vent, etc.). Allemand d’origine, Sirk arrive aux États-Unis en 1939 par la Warner, puis après un passage à la Columbia en tant que scénariste, c’est du côté d’Universal – studio dans lequel il travaille jusqu’à son retour en Europe en 1959 – qu’il devient le cinéaste renommé que l’on connaît. Adapté d’un roman populaire de Fannie Hurst des années 1930, MIRAGE DE LA VIE est la dernière œuvre américaine de Sirk. Il est pour l’occasion entouré de ses plus proches collaborateurs : Russell Metty, immense chef opérateur à qui l’on doit en outre la photographie des Désaxés de Huston et du Spartacus de Kubrick ; son directeur artistique Alexander Golitzen et le compositeur Frank Skinner (Tout ce que le ciel permet, Écrit sur le vent). Au scénario de l’adaptation, on notera la présence d’Allan Scott, plus connu pour les comédies musicales avec Ginger Rogers et Fred Astaire, ainsi que celle d’Eleanore Griffin qui, après le beau succès de MIRAGE DE LA VIE, se verra confier une seconde adaptation de Hurst avec Histoire d’un amour (1961) de David Miller avec dans les rôles titres Susan Hayward et l’irremplaçable John Gavin.

Photo du film MIRAGE DE LA VIE

Copyright Ciné Sorbonne

Lora Meredith, une jeune mère célibataire aspirant à devenir actrice, rencontre Annie Johnson, une sans-abris noire s’occupant elle aussi seule de sa fille. Les deux femmes sympathisent et Lora propose bientôt à Annie de rester chez elle, devenant ainsi la nourrice et la domestique de la maison.

Le dernier film américain de Sirk est un édifiant portrait de femmes qui tentent de clamer haut et fort leurs ambitions, leurs envies d’ailleurs et autres émancipations. Plongé dans l’Amérique des années 1950, le contexte historique tient une place essentielle dans leur parcours. Société patriarcale et raciste, cette Amérique ne supporte pas vraiment les femmes aux ambitions affirmées et, encore moins lorsqu’il s’agit de femmes de couleur. Malgré une mise en scène en tout point de vue splendide, l’idéologie du film apparaît très vite conservatrice. Sa morale réactionnaire réduit trop souvent cette dimension libertaire de la femme rappelant, dès qu’il semble nécessaire, leur primaire condition. Pour faire simple, seul le mariage et les enfants apportent le bonheur chez la femme. La satisfaction dans le travail est pour ainsi dire impossible dans le mélodrame. Lora (Lara Tuner) et Sarah Jane (Susan Kohner), les deux héroïnes qui veulent « changer leur vie », finissent malheureusement par céder face aux sirènes idéologiques. Et la vision d’Annie (Juanita Moore), la bonne à tout faire de la maison, est également sujette à caution tant cette femme de couleur semble privée de toute rêverie. Le film se montre néanmoins très virulent lorsqu’il dépeint le monde déviant et misogyne du show-business (Broadway, Hollywood). Il y a alors quelque chose de magnifique à voir Lara Turner s’insurger devant ces situations humiliantes. La sincérité et l’intégrité de son personnage – parfaitement résumé dans la relation d’amitié et de respect qu’elle entretient tout du long avec Annie malgré son changement de statut social – permettent de saisir l’humanisme sirkien dans son plus bel appareil.

« Ce qui fait sa grandeur, sa part “spectacularisante”, c’est avant tout ses couleurs saturées, sa musique élégiaque, son écran large et ses sublimes actrices et autres comédiens romantiques »

On le sait, le mélodrame est un genre hollywoodien qui repose davantage sur la forme que sur ses thèmes. Ce qui fait sa grandeur, sa part “spectacularisante”, c’est avant tout son ornementation : ses couleurs saturées, sa musique élégiaque, son écran large et ses sublimes actrices (Jane Wyman, Lauren Baccall, Dorothy Malone, Liselotte Pulver, Lana Turner, Eleanor Parker) et autres comédiens romantiques (John Gavin, Robert Mitchum, Rock Hudson). L’aspect opératique est généralement exalté par la temporalité romanesque que choisit de prendre le film : les années passent et les personnages vieillissent gagnant ainsi en expérience et profondeur. Certains conflits disparaissent, ou sont profondément refoulés, tandis que d’autres refont surfaces de manières plus ou moins violentes, plus ou moins soudaines. Il y a donc l’idée d’une alternance, à l’image du cycle des saisons, entre les instants de bonheur, souvent brefs mais intenses, et les moments de chagrin, plus larmoyants mais également violents (la scène de « passage à tabac » de Sarah Jane par son copain fait partie de ces scènes de l’histoire du cinéma absolument saisissantes). L’équilibre dialectique entre ces deux émotions est finalement ce que recherche tout bon mélodrame.

La grande originalité de MIRAGE DE LA VIE réside surtout dans l’écriture psychologique de ses nombreux personnages : les quatre femmes (les deux mères et leurs filles respectives) possèdent toutes une trajectoire complexe à la fois tragique et romanesque, oscillant entre désirs sublimes (ambition personnelle, amour de jeunesse) et désirs pervers (oublier ses racines, faire du mal aux siens). Certaines vont jusqu’à remettre leur mode de vie en question, rejetant le déterminisme de leur condition précaire. La grandeur de l’humain et le tragique de sa condition n’apparaissent en rien déterminés par le statut social mais seulement par les actes et les choix de chacune d’entre elles. Mais (hélas) la morale du film fait de leur activité émancipatrice une illusion de la vie, un véritable mirage. Et une image, si parfaite soit-elle, n’est pas nécessairement bonne ; la rêverie de Sirk devient trompeuse et finit par se refermer sur elle-même. Elle n’est plus qu’un simulacre de vie, une pure imitation.

Antoine Gaudé

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