Chaque dimanche dans Cinéma(s) du monde, nous revenons sur un mouvement, un artiste ou un genre cinématographique que le temps a injustement oublié. Non pas à travers un simple cours d’histoire, mais par le biais de l’analyse politique, poétique et esthétique d’un film d’exception tout aussi méconnu, représentatif ou révélateur du courant ou de la filmographie mis à l’honneur. Cette semaine, on déterre Sadao Yamanaka, cinéaste de génie mort prématurément et pionnier du zankoku jidai-geki, l’un des premiers genres engagé du cinéma nippon, à travers son chef d’œuvre Pauvres humains et ballons de papier (1937).

La tragédie qui entoure la simple « perte de l’art » est un sujet sur lequel on pourrait longuement disserter : ces tableaux égarés par milliers, ces livres dont on a perdu la trace (on pense au fameux incendie de la Bibliothèque d’Alexandrie), mais aussi ces nombreux films détruits du début XXème, irrémédiablement abandonnés à l’oubli. L’idée d’imaginer ces chefs d’œuvres qu’on ne verra jamais, ces génies du septième art mis de côté, est en soi assez vertigineuse – et même si de temps en temps, un monument resurgit de l’oblivion, la grande partie de ces œuvres est définitivement et très malheureusement perdue à jamais.

Au Japon, la catastrophe est démutipliée. Du cinéma nippon d’avant-guerre, on ne retient qu’une poignée de films, majoritairement les premiers Shozo Makino (47 ronin, 1928 – le fameux « père du cinéma japonais »), Yasujiro Ozu (Gosses de Tokyo, 1932), Hiroshi Shimizu (Une femme et ses masseurs, 1938), Mikio Naruse (Rêves de chaque nuit, 1933) et Kenji Mizoguchi (Les Sœurs de Gion, 1936), mais aussi un certain nombre de productions de l’emblématique Masahiro Makino. Un premier âge d’or amoché par le temps, la guerre et la censure, marqué aussi par ses premiers élans stylistiques remarquables principalement par la distance qu’ils avaient su garder avec le cinéma occidental, alors très différent dans ses thématiques et sa composition : après l’occupation américaine, la donne ne sera plus la même et cet esprit très japonais qui parcourt les réalisations d’Ozu (souvent qualifié « du plus japonais » par ses compatriotes) ou de Naruse ne sera quasiment jamais retrouvé. Une époque meurtrie qui cache cependant l’une des plus incroyables filmographies éphémères du cinéma mondial : celle de Sadao Yamanaka.Photo du film PAUVRES HUMAINS ET BALLONS DE PAPIERYamanaka naît en 1909. Ami proche d’Ozu, il rejoint d’ailleurs la PCL en 1937 (l’ancêtre de la Toho et alors société de production d’Ozu) juste après l’écriture du manifeste Narutaki-gumi avec d’autres jeunes cinéastes japonais, où il exposait déjà le projet d’une modernisation forte du film d’époque. Après vingt-trois films en sept années, il meurt en 1938 de dysenterie sur le front mandchou, à seulement 28 ans. De ses réalisations ne demeurent que trois films : Le Pot d’un million de ryo (1935), Kochiyama Soshun (1936) et PAUVRES HUMAINS ET BALLONS DE PAPIER (1937).

Cette vie tragique lui vaudra le nom de « Jean Vigo japonais », avec lequel il partageait ce goût de la provocation des valeurs et des institutions établies (la Patrie pour Vigo, le régime du bushido pour Yamanaka). Spécialiste du jidai-geki (genre désignant les œuvres relatives au monde médiéval japonais), dont il fut l’un des pionniers sur grand écran, c’était déjà plus de vingt ans avant Masaki Kobayashi (Hara-kiri, 1962) qu’il détournait le genre pour le transformer en une critique sociale, politique et morale très forte et engagée : cette variation autour du film historique se verra plus tard attribuer le nom de zankoku jidai-geki, littéralement « le jidai-geki cruel », dont les réalisations de Yamanaka, et plus particulièrement PAUVRES HUMAINS ET BALLONS DE PAPIER, seront les premiers chefs d’œuvres.

Sorti en 1937, PAUVRES HUMAINS ET BALLONS DE PAPIER fait preuve d’une douce ironie dès l’apparition de son propre titre : il faut dire que si Yamanaka est cruel, il possède aussi beaucoup d’humour. Contant les déboires d’un samouraï déchu et d’un coiffeur apprenti-voyou dans les bas-fonds d’une ville japonaise où se côtoient paysans et manants, le portrait qu’il dresse de ces « petits gens » est tendre, mais aussi très lourd de sens. Chez Yamanaka, le samouraï n’est pas le même que chez Kurosawa : pas d’action ou de défi, pas de règles ou de justice logique. Amer, lugubre et rude, le bushido (le code des samouraïs) de Yamanaka parcourt PAUVRES HUMAINS ET BALLONS DE PAPIER telle une illusion tyrannique et injuste. Ici, pas de rédemption ou de combats de sabre, mais seulement des hommes qui se battent pour leur honneur, leur survie, leur avenir – des valeurs centrales du paradigme de l’époque qu’on leur refuse pourtant, car cette société ne semble plus récompenser que la corruption de l’esprit.Photo du film PAUVRES HUMAINS ET BALLONS DE PAPIERSi les approches d’Ozu et de Yamanaka n’ont que peu en commun malgré leur grande amitié, ils partagent cependant cette caractéristique commune : un amour de l’humain indéfectible, quasi anthropologique, faisant du hors-champ et du silence un moyen détourné de représenter une profonde détresse ou, au contraire, une passion sans limite, sans trahir cette pudeur qui les définit. Si Ozu était plus subtil que Yamanaka dans ses effets, c’est cette légèreté de manche qui donne au cinéma du second toute sa complexité.

La hiérarchie se décompose à l’écran : qu’il s’agisse d’un samouraï ou d’un coiffeur, ceux-ci ne connaissent plus leur place. L’un se lie aux culs-terreux, l’autre affronte des criminels. C’est dans ce flou qu’il jette sur les fondations de la société japonaise que Yamanaka excelle et dévoile son regard avant-gardiste : la critique sociale est double. Celle d’un modèle ancestral, dans un premier temps – celui hérité de l’époque féodal ; et celle de son évolution moderne, et de comment elle régissait encore l’entièreté des rapports humains et sociétaux du Japon avant la seconde guerre mondiale, dans ce qui était encore une dictature impériale. Ici pas de possibilité de révolte, ni même d’appel à la rébellion, car le monde n’écoute que lui.

Si beaucoup ont tenté de réhabiliter Sadao Yamanaka au fil des années (de Donald Richie à Shinji Aoyama, en passant par Akira Kurosawa), les vestiges de son œuvre dense restent très largement méconnus auprès du public cinéphile. S’il fallait continuer à parler de hiérarchie, il serait très haut dans celle du cinéma japonais, tant en terme d’influence que de courage, car très peu auraient alors osé user d’un discours aussi antipatriotique sous Hirohito. PAUVRES HUMAINS ET BALLONS DE PAPIER, véritable chef d’œuvre de prise de conscience humaniste et politique, est un film schizophrène égaré entre la tendresse de ses portraits de pauvres hommes et la cruauté de sa peinture d’un monde qui les écrase et les assassine. Est-ce là une innocence perdue ? Est-ce là du pessimisme ? Quelques mois seulement avant le début de la guerre qui lui coûtera la vie, peut-être que Yamanaka avait déjà tout compris : l’homme est un loup pour l’homme.

KamaradeFifien

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Cinéma(s) du monde #5 : Zankoku jidai-geki et la tragédie de Sadao Yamanaka
Titre original : 人情紙風船 (Ninjô kamifûsen)
Réalisation : Sadao Yamanaka
Scénario : Shintarô Minura
Acteurs principaux : Chojuro Kawarazaki, Kanemon Nakamura, Shizue Yamagishi
Date de sortie : 25 août 1937
Durée : 1h26min
5.0Note finale
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