Chaque dimanche dans Cinéma(s) du monde, nous revenons sur un mouvement, un artiste ou un genre cinématographique que le temps a injustement oublié. Non pas à travers un simple cours d’histoire, mais par le biais de l’analyse politique, poétique et esthétique d’un film d’exception tout aussi méconnu, représentatif ou révélateur du courant ou de la filmographie mis à l’honneur. Cette semaine, portrait du Miracle Tchèque des années 60 à travers le très poétique La Vallée des abeilles (1967) de František Vláčil.

Durant les années 1920, la Tchécoslovaquie connaît la naissance et la mort du Devětsil, mouvement artistique qui avait réuni un grand nombre de penseurs tchèques d’avant-garde, issus de domaines divers et variés (cinéma, architecture, peinture, poésie, musique, photographie, roman, calligraphie…) autour de notions aussi larges et abstraites que celle du Proletkoult (principe qui voyait l’art prolétaire comme un autre pilier de la révolution communiste), du poétisme (mode de pensée qui défendait l’idée d’un art quelque peu folâtre) et du réalisme magique.

Si le Devětsil se dissout à l’orée des années 1930, son influence sur le surréalisme tchèque, et plus généralement sur l’ensemble de la culture tchécoslovaque, n’est pas à négliger. Cette façon de penser le fait comme quelque chose de plus complexe que sa simple dimension physique semble avoir été, bien des décennies plus tard, l’un des facteurs d’influence fondateurs des Miloš Forman (tchèque, Les Amours d’une blonde, 1965), František Vláčil (tchèque), Dušan Hanák (slovaque, Images du vieux monde, 1972), Juraj Herz (slovaque, L’Incinérateur de cadavres, 1968) et autres Ivan Passer (tchèque, Éclairage intime, 1965), les grands noms de ce que les spécialistes nommeront le Miracle Tchèque.

Il est amusant de mettre en parallèle les histoires culturelles de la France et de la Tchécoslovaquie, tant des courants artistiques entiers de ces deux pays semblent se questionner et se répondre tout au long du XXème siècle : Dada et Devětsil dans les années 20 tout d’abord, puis dans les années 60 Nouvelle Vague et Miracle Tchèque. Ces deux derniers prendront d’ailleurs fin de la même façon lors du premier semestre 1968, par une succession d’évènements à tendances révolutionnaires : Mai 68 pour l’un, le Printemps de Prague pour l’autre. Autre point commun, cette volonté de briser un code, une prison : l’académisme du cinéma français pour la Nouvelle Vague (autrement dit la France de De Gaulle), et le tentaculaire réalisme socialisme pour les Forman et autres Vláčil.

Photo du film LA VALLÉE DES ABEILLES

Lorsque sort LA VALLÉE DES ABEILLES, František Vláčil n’en est pas à son premier fait d’armes : quelques mois plus tôt seulement, son Marketa Lazarová marquait d’une empreinte indélébile l’histoire du cinéma. Aujourd’hui considéré comme le meilleur film tchèque de tous les temps, il partage avec son successeur on contexte historique, le moyen-âge, pourtant traité d’un œil très différent : sombrement réaliste dans Marketa Lazarová, il est bien plus allégorique dans LA VALLÉE DES ABEILLES.

Plus haut, nous évoquions le Devětsil et ses champs pluridisciplinaires. Vláčil avait cette particularité qu’il n’avait pas étudié le cinéma mais l’histoire de l’art – lui-même se voyait plus comme un poète ou un musicien que comme un cinéaste, et c’est peut-être là la clé de son œuvre : situé quelque part entre Bergman (surtout Le Septième Sceau), Eisenstein (pour Ivan le Terrible) et Tarkovski (celui d’Andreï Roublev), il semble avoir toujours pensé le plan comme un vers, la métaphore comme une obligation. Ce devoir du symbolisme, hérité du Devětsil, atteindra une grâce absolue dans LA VALLÉE DES ABEILLES, dont il est question aujourd’hui.

Le Miracle Tchèque se voulait très fortement contestataire. Ce n’est pas un hasard qu’il connaîtra son apogée et sa fin lors du Printemps de Prague, conclusion violente de cette révolte progressive contre les institutions établies. Comme souvent dans les démocraties populaires, c’est l’allégorie qui permettait de détourner la censure – la particularité de Vláčil et des autres « miraculés » de cette nouvelle vague tchèque, c’est que leurs messages étaient bien plus existentiels que politiques, comme un héritage du poétisme des années 20. Plus universels, leurs films traitaient bien plus souvent de différents niveaux de marginalité et d’anti-formalisme, plutôt que de faire directement référence à l’état politique de leur pays.

Photo du film LA VALLÉE DES ABEILLES

C’est le cas de LA VALLÉE DES ABEILLES, qui raconte les pérégrinations d’un jeune homme (Ondrej) du XIIIème siècle, recueilli par un Ordre Teutonique après que son père l’y ait abandonné suite à une mauvaise farce faite à sa nouvelle belle-mère. Dans cette nouvelle maison, il rencontre un autre homme (Armin), zélé, avec qui il développe une très forte amitié. Certains analystes parleront même d’ailleurs d’une homosexualité refoulée. Les questions de l’homme au sein de l’institution (notamment religieuse) et du respect de la morale collective y sont posées : au fond, le film de Vláčil c’est l’histoire de l’humain pris au piège dans un cadre qu’il ne sait ni suivre, ni évader. Autrement dit, l’ultime combat entre l’ascèse et la liberté du corps et de l’esprit.

LA VALLÉE DES ABEILLES pose aussi la question de la conformité idéologique, placée au-dessus du désir humain le plus profond. A travers les personnages d’Armin et d’Ondrej, Vláčil sépare deux façons de penser la foi. Alors que, dans le cas d’Ondrej (presque toujours vêtu en noir, comme un marginal), Dieu le Père a remplacé son propre père (avec lequel il semblait déjà avoir de forts différents), Armin est un homme très pieux (toujours habillé en blanc, symbole de pureté). Si Ondrej ne pense qu’à quitter l’Ordre (son questionnement se pose alors autour de son propre courage), les doutes d’Armin sont plus profonds alors que l’intrigue la plus évasive du film semble pointer le bout de son nez : la réelle nature de la relation des deux hommes.

Il n’est jamais clairement énoncé qu’Ondrej et Armin sont homosexuels. Le film possède sa propre logique même si on les considère comme de bons amis, mais la sémantique globale de la morale, du combat de l’intime et du collectif, et bien entendu du refoulement des sentiments, semble bien plus évocatrice quand on fait le choix de l’interpréter ainsi. La portée de la fin en devient elle aussi bien plus profonde et complexe. A travers toute la complexité que peuvent porter ces termes, La Vallée des abeilles semble être un film sur la passion interdite : celle des corps, celle de la vie, celle de la liberté.

Photo du film LA VALLÉE DES ABEILLES

L’imagerie de Vláčil est difficile, multiple, compliquée. Chaque personnage, chaque objet, chaque plan est chargé de symboles, d’allégories, à un tel point qu’on pourrait penser que l’objet disparaît derrière le sujet – mais, bien au contraire, LA VALLÉE DES ABEILLES déborde d’humanité. Vláčil est un compositeur, qui travaille en profondeur le sens et la poésie des images et du son, composant son film comme on écrirait une musique. De ces notes se dégage une mélodie douce, presque espiègle, à un tel point qu’on en oublierait presque le fond – il est d’ailleurs probable que cela importe peu Vláčil que l’on apprécie ses films comme une « simple » symphonie.

Pourquoi des abeilles ? Parce qu’elles sont un collectif organisé où l’individualité n’existe pas – la ruche est une société qui ne peut fonctionner que si tous ses composants se dévouent intégralement à celle-ci. La métaphore y est évidente, et elle semble finalement se rapporter à une situation de marginalité que portait Vláčil lui-même, plus académique et donc plus en retrait que ses confrères du Miracle Tchèque. Mais académisme n’est pas conformité, et si l’on cherche bien, il y a en effet dans LA VALLÉE DES ABEILLES les prémisses communs d’une révolution ; une révolution comme trahison contre l’institution, à l’opposée d’une trahison contre sa propre nature, comme des chiens de chasse dévorant leur maître.

KamaradeFifien

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Cinéma(s) du monde #7 : le Miracle Tchèque
Titre original : Údolí včel
Réalisation : František Vláčil
Scénario : František Vláčil d'après Vladimír Körner
Acteurs principaux : Petr Čepek, Jan Kačer, Věra Galatíková
Date de sortie : 17 mai 1967
Durée : 1h37min
5.0Note finale
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