15ème numéro de notre rubrique : UNE SEMAINE, UNE SCÈNE. Comme chaque semaine, on partage avec vous une scène marquante d’un film. Et cette semaine, on ne pouvait pas ne pas parler de James Gray qui vient de sortir en salles le magnifique The Lost City of Z.

TWO LOVERS est un tournant dans la carrière de James Gray. Alors qu’il enchaînait les intrigues de polar, il s’aventure pour la première fois dans le mélodrame. « Je voulais faire quelque chose de si simple que cela devenait compliqué. Certaines personnes doivent penser que c’est trop simple : un garçon A rencontre une fille A et une fille B ». En effet, il n’y a pas plus simple comme scénario. Mal connaître James Gray, de croire qu’il puisse céder aux sirènes de la facilité en tombant dans du tire-larmes banal et des bons sentiments. TWO LOVERS, en fait, joue sur le dilemme, comme toute la filmographie du réalisateur : écouter sa famille ou écouter son envie.

L’histoire est celle de Léonard, un trentenaire qui retourne vivre chez ses parents alors qu’il traverse une phase de dépression. Il va être confronté à un choix : épouser Sandra, une fille choisie par ses parents ou aller avec Michelle, une voisine. Le thème du triangle amoureux a été milles fois traité au cinéma (Jules et Jim, Les Amours Imaginaires). La question ne se situe pas dans l’originalité du postulat mais dans tout ce qu’apporte Gray de son cinéma, afin d’obtenir un prolongement logique et passionnant de sa filmographie.

Léonard est typiquement un personnage Gray-ien par son statut d’élément perturbateur. A l’image de Léo dans The Yards ou de Bobby dans La Nuit Nous Appartient, c’est un membre de la famille qu’on tente de contrôler pour qu’il rentre dans le moule. Les parents de Léonard aimeraient bien qu’il se marie avec Sandra. Ce qui permettrait de renforcer les liens entre les deux familles, jusque-là unies par une naissante affaire commerciale. En se marient avec Sandra, Léonard pourrait par la même occasion accéder à un poste dans l’entreprise. C’est tout le poids de sa classe sociale qui pèse sur ses épaules et un futur radieux qui se hisse à l’horizon. Mais ce cher Léonard, il en pense quoi ? Son instabilité mentale va le faire tanguer pendant tout le long-métrage, préférant un coup Sandra puis Michelle, et inversement.

La scène que nous allons voir ensemble est le final du film lorsqu’enfin, il se tourne définitivement vers Sandra.

LA SCÈNE

Léonard revient chez lui, bredouille. Il devait partir avec Michelle sauf qu’au dernier moment cette dernière l’abandonne. Triste retournement de situation pour lui, qui avait enfin osé s’affirmer en faisant un choix non-conforme aux désirs de ses parents.  Il rentre dans l’appartement comme si de rien n’était. Le monde à l’intérieur s’amuse, presque personne ne fait attention à sa présence et James Gray le cadre comme tel. Personne, hormis sa mère (à qui il a fait ses adieux sur le palier lors de sa récente fuite) et nous, ne sait ce qu’il vient de se passer dehors. Alors en apparences, pour eux, tout va bien. Mais tout ne va pas bien. Il s’avance et s’assoit sur une chaise. La caméra continue le travelling arrière qu’elle avait entamé jusqu’à cadrer le dos de la mère en amorce. Léonard se retrouve visuellement coincé entre ce dernier et le bord du cadre gauche. Le plan est significatif. Sa fuite avortée l’aura ramené dans l’ombre de ses parents, inéluctablement. Il est littéralement dans l’ombre de sa mère, la différence de taille qu’ils ont tout les deux à l’écran est significative et marque l’impuissance de l’hommetwo lovers2Il s’approche ensuite de Sandra. Le spectateur voit qu’il n’est pas heureux. Il lui offre la bague, destinée à Michelle initialement. Au lieu de la jeter, il s’en sert pour la seule alternative qui lui reste. Elle devrait être par définition une preuve d’amour, et c’est ainsi que le perçoit Sandra, émue. Cette bague sauve les apparences, fait tenir en vie la mascarade sentimentale de Léonard. Il se met à pleurer, sous prétexte qu’il est heureux. Lui sait qu’il ne l’est pas. Ou du moins, il ne l’est pas entièrement. Ses larmes sont celles d’une homme encore un peu adolescent (il suffit de voir sa chambre pour s’en persuader), face au tournant de sa vie : devenir un adulte.  Toute fin montrant un homme offrant une bague à une femme serait qualifiée d’happy end. La différence ici, et c’est toute la beauté de ce qui se joue sous nos yeux, est de détourner un objet aussi fort symboliquement pour le gangréner, lui retirer toute sa splendeur afin de le faire briller des éclats de la défaite. twolovers6Il est intéressant de constater que Léonard termine le film en étant assis. Gray aime donner cette posture à ses personnages, il l’a fait auparavant dans La Nuit Nous Appartient ou dans The Yards, comme pour mieux marquer l’inactivité de ses héros, assommés par le poids du fatalisme. Une fois la bague au doigt, le couple s’enlace. La caméra passe dans le dos de Sandra pour pouvoir cadrer Léonard. Il lève progressivement les yeux jusqu’à nous interpeller, via un regard caméra. A cet instant il nous prend à parti, comme pour nous dire “oui je mens, vous le savez, vous venez de voir tout ce qui s’est passé et dans quelles conditions je reviens vers elle”. Des forces plus amples ont ramené cet homme sur le chemin qui lui était destiné et le destin l’emporte par KO. Le spectateur, en parfaite communion, est sur le carreau, encore hanté par ce qui restera comme l’un des plus bouleversants regards caméra du cinéma.twolovers7

Maxime Bedini



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