Le cœur de La vie des autres est un morceau de musique. Appelé « Sonate pour un homme bon » et composé spécialement pour le film par Gabriel Yared, ce morceau joue un grand rôle dans le développement de l’intrigue et des personnages ; il est l’élément clé de la scène que nous allons voir cette semaine #USUS.

Ecrit et réalisé par Florian Henckel von Donnersmarck, LA VIE DES AUTRES raconte comment Gerd Wiesler, un redoutable officier de la Stasi, est chargé d’espionner le metteur en scène Georg Dreyman dans le but de le faire arrêter, car le ministre de la culture est tombé amoureux de sa compagne, la comédienne Christa-Maria Sieland. Mais au cours de ses surveillances, Wiesler est de plus en plus fasciné par le couple, au contact duquel il découvre l’art, au point de voir ses convictions les plus profondes remises en cause. Le film traite avec brio d’un grand nombre de sujets de société et d’actualité, et en particulier du pouvoir de l’Art.

[Spoilers mineurs]

La scène que nous allons voir ensemble a été le point de départ et la première image qu’avait en tête von Donnersmarck lors de l’écriture du scénario.
C’est une scène clé du film, qui marque un véritable tournant dans la vie du personnage principal (Wiesler). La scène commence quand Dreyman (le metteur en scène espionné) apprend le suicide d’un de ses amis chers (Jerska). Dreyman se met alors au piano et joue la « Sonate de l’Homme bon », œuvre composée par Jerska. Wiesler, qui est au grenier en train d’espionner Dreyman, écoute la sonate et en est profondément bouleversé.
À partir de là et tout au long du film, Wiesler commence à changer, à agir différemment, à devenir progressivement l’ « homme bon » de la sonate. Un des objectifs du film est d’arriver à nous montrer comment l’art joue un rôle déterminant dans cette conversion.

La transformation de Wiesler ne se fait pas brutalement. Il y a une véritable évolution tout au long du film, liée à l’immersion progressive de Wiesler dans la vie du couple d’artistes. Plus tôt dans le film, quand Wiesler assiste à la pièce de théâtre de Christa-Maria, ou bien quand il lit un poème de Brecht, on le sent déjà interpellé et touché.
Mais le véritable élément déclencheur de sa transformation est l’écoute de la sonate. Voici ce qu’indiquent les didascalies du scénario à cet instant du film :

« Wiesler vu de face. Sur son visage, il y a une expression que nous n’avions jamais vu auparavant ».

Ainsi, pour la première fois depuis longtemps, Wiesler est ému et fait réellement l’expérience de l’émotion artistique. Lui, le redoutable agent de la Stasi qui semblait ne jamais rien éprouver et qui avait fait de cette froideur une véritable réputation, est ébranlé par cette musique qui le touche profondément.
Le choix de la mise en scène est intéressant et met en valeur le jeu d’Ulrich Mühe, à la fois très sobre et plein d’intensité (nous y reviendrons un peu après) : la caméra tourne autour de Wiesler de façon à ce que l’œil du spectateur puisse saisir à un angle particulier la lumière qui fait briller sa joue humide. De plus, le plan commence par nous présenter Wiesler de dos, et finit avec le personnage de face les larmes aux yeux, comme si tout le mystère et la froideur du personnage disparaissaient progressivement.

« Est-il possible que quelqu’un ayant écouté cette musique, je veux dire en l’ayant véritablement écoutée, puisse être une mauvaise personne ? » dit alors Dreyman. Une des questions que soulève La Vie des Autres est de savoir si les gens peuvent vraiment changer. Si le film commence par le nier (mot pour mot, par une réplique du ministre de la culture de la RDA en début de film), il finit par l’affirmer à travers l’histoire de Wiesler ; l’art peut changer les gens, véritablement, profondément. L’art change Wiesler et l’écoute de la sonate est un véritable déclencheur dans la vie de ce dernier. Intéressons-nous un peu plus à cette transformation.

En espionnant le couple d’artistes et en écoutant avec émotion la sonate, Wiesler devient lui-même spectateur. Il peut alors se mettre à la place des personnages espionnés, s’identifier à eux, éprouver de la compassion à leur égard. Cela remet en question ses convictions les plus profondes sur le régime auquel il a consacré sa vie. En effet, dès les premières scènes du film, le régime de la RDA est présenté comme anti-artistique, où l’art est perçu comme un instrument politique et une menace. Wiesler lui-même veut mettre sous surveillance Dreyman après avoir vu la pièce de théâtre que ce dernier a mise en scène. De fait, l’émotion esthétique qu’éprouve Wiesler en écoutant la sonate est la source d’un ébranlement intérieur : et si l’art n’était finalement pas quelque chose qu’il voulait combattre, mais devait combattre (embrigadé par la propagande de son régime) ? L’éveil artistique de Wiesler va alors être une prise de conscience sur lui-même et sur le régime auquel il a adhéré jusque là. Cela va ainsi lui faire retrouver une certaine forme de liberté de conscience et de jugement. Cette évolution est visible dès la scène qui suit (à voir également dans l’extrait ci-dessus) : dans un ascenseur, lorsqu’un petit garçon lui rapporte que son père pense que les gens de la Stasi sont des « mauvaises personnes parce qu’ils mettent les gens en prison », Wiesler veut lui demander le nom de son père, mais se ravise au dernier moment, en demandant finalement le nom de son ballon.

Revenons à la performance d’Ulrich Mühe, interprète de Wiesler. L’acteur est décédé en 2007 quelques mois après la sortie du film et livre dans LA VIE DES AUTRES la performance la plus bouleversante de sa carrière. Le personnage de Wiesler est complexe, a très peu de lignes de dialogue, et demande donc de faire passer énormément d’émotions par les expressions du visage. La prouesse d’Ulrich Mühe réside dans le fait d’avoir su traduire les réactions les plus extrêmes d’un personnage dont le visage est un véritable masque, entraîné à ne refléter aucune émotion.

Dans la scène de la sonate, il est difficile de décrire tout ce que Mühe arrive à faire passer sans dire un mot. Sa performance peut être résumée par les mots du réalisateur, parlant du personnage de Wiesler lors de cette fameuse scène: « son visage s’en trouve silencieusement transfiguré (…) l’humanité de Wiesler affleure alors ».
Et c’est justement cette humanité révélée progressivement, que Mühe illustre avec justesse : au début du film, Wiesler existe à peine en tant qu’individu et est défini par sa matricule (HGW/WW7). À la fin du film, c’est un homme totalement transformé que le spectateur perçoit comme l’homme bon qu’il a essayé d’être. En se détachant du régime auquel il appartient, en se distinguant de la masse (plus tard en risquant sa vie pour le couple), Wiesler gagne en sympathie auprès du spectateur. Ce dernier s’identifie alors de plus en plus à lui, et peut éprouver de la compassion à son égard. Wiesler est la figure parfaite de l’anti-héros, dont la transformation silencieuse devient criante d’humanité grâce à son interprète.

« Avant tout, La Vie des Autres est un drame humain traitant de la capacité des gens à faire le Bien, peu importe tout le mal qu’ils ont fait au cour de leur vie. » indique le réalisateur. S’il ne fallait retenir qu’un élément du film, ce serait sûrement que tout le monde peut changer et qu’on est souvent surpris par le tournant que peut prendre sa propre vie et la vie des autres.

Matthieu Barthe

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