Revenir chez les Dashwood après Ang Lee relevait presque de l’inconscience. Georgia Oakley l’a fait, sans relecture tapageuse ni modernité plaquée. Et son Raison et sentiments fait un pari presque insolent en 2026 : croire que Jane Austen n’a besoin de personne pour nous parler encore.
Avec Raison et sentiments, Georgia Oakley ne signe que son deuxième long métrage, après Blue Jean. Un choix ambitieux, puisqu’il ne s’agit pas simplement de s’attaquer à Jane Austen : il faut aussi passer après la version d’Ang Lee, sortie en 1995 et portée par Emma Thompson, Kate Winslet, Hugh Grant et Alan Rickman. Autant dire que la barre était déjà placée très haut. On parle tout de même de Hugh Grant. En costume.
Pourtant, la réalisatrice ne cherche ni à rivaliser avec cette version ni à la moderniser à tout prix. Et on a envie de lui dire merci. Car il y a dans ce film tout ce que l’on aime chez Jane Austen : les violons, les bals, les regards qui en disent plus que les mots, les quiproquos, les histoires d’amour contrariées et les courses dans la forêt, sous la pluie, avec les cheveux détachés.
Dans Raison et sentiments, le grand amour est d’abord une affaire de sœurs
La plus grande richesse du film se trouve dans les relations entre les femmes. Avant même d’être une histoire d’amour, Raison et sentiments est une histoire de sœurs. Elinor et Marianne, opposées mais fusionnelles, sont au cœur du récit, entourées de leur mère, de leur petite sœur Margaret et de leurs amies. Cette sororité donne au film une dimension très contemporaine : Georgia Oakley parvient à faire cohabiter le romantisme le plus assumé avec une vraie sensibilité féministe.
La réalisatrice porte un regard attentif sur ses personnages féminins, leurs choix, leurs frustrations et la manière dont elles tentent de trouver leur liberté dans une société qui leur en laisse finalement bien peu. Et le fait qu’une femme soit derrière la caméra se ressent, moins dans une revendication que dans la façon dont les relations entre les personnages féminins occupent véritablement le centre du récit.
C’est aussi ce qui rapproche le film de l’iconique Orgueil et préjugés de Joe Wright (2005), avec Keira Knightley, produit lui aussi par Working Title. Les deux adaptations partagent cette capacité à rendre le cinéma en costumes à la fois accessible, romantique et profondément contemporain, sans avoir besoin de plaquer une modernité artificielle sur les textes. Ce film n’a pas besoin de faire parler Jane Austen comme si elle écrivait en 2026. Il montre plutôt pourquoi ce qu’elle écrivait il y a plus de deux siècles peut encore nous parler aujourd’hui.
Car c’est là le véritable miracle de Jane Austen : ses histoires sont intemporelles. Les bals, les mariages arrangés et les conventions sociales appartiennent à une autre époque, mais les sentiments, eux, n’ont pas changé. La peur de se dévoiler, le besoin d’être aimé, la jalousie, l’orgueil, les malentendus, le désir de trouver sa place : tout cela nous appartient encore.
Quand d’autres dynamitent les classiques, Georgia Oakley les laisse respirer
Les grands textes peuvent être revisités sans être dénaturés. À l’heure où certaines productions cherchent à réinventer les classiques à grands coups d’esthétique contemporaine – on pense notamment à Hurlevent d’Emerald Fennell, qui misait sur une approche plus moderne et sulfureuse –, Raison et sentiments fait le choix inverse : celui du classicisme.
Et il a raison. Les paysages anglais sont magnifiques, la photographie d’Arnaud Potier, sur pellicule 35 mm, est sublime, et les costumes comme les décors participent pleinement au plaisir du film. Tout est élégant sans être figé, enveloppé d’une grande douceur visuelle.
Il ne faudrait pas non plus oublier l’humour, souvent sous-estimé dans l’écriture de Jane Austen. Derrière les grandes déclarations d’amour et les tourments sentimentaux, il y a une véritable ironie, une satire parfois féroce des conventions sociales et surtout des rapports de classe. Le film sait retrouver cette légèreté, ce sens du ridicule et cette observation mordante de la bonne société.
Daisy Edgar-Jones, toujours au bord des mots
Pour porter cette nouvelle adaptation, difficile de ne pas se réjouir de retrouver Daisy Edgar-Jones, dans le rôle d’Elinor, l’aînée raisonnable. Déjà à fleur de peau dans la série Normal People, l’actrice retrouve ici un univers où l’amour, les non-dits et les tourments intérieurs occupent une place centrale. Aura-t-elle un jour un rôle où elle parvienne à communiquer simplement avec son partenaire ? C’est ce qu’on lui souhaite.
Le choix de seconds rôles moins starisés qu’en 1995 participe aussi à cette réussite. On a moins l’impression de regarder défiler des célébrités que de rencontrer une galerie de personnages, et l’on s’y projette d’autant plus facilement.
Alors oui, Raison et sentiments est un peu un film « bonbon ». Mais dans le meilleur sens du terme. Un film à la fois classique et contemporain, romantique et féministe, drôle et tendre.
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