Photo de la série Monstre L'Histoire de Lizzie Borden
Crédits : Netflix

Monstre : Lizzie Borden, Netflix tranche là où l’histoire a douté

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2.5

La vraie Lizzie Borden a été acquittée en 1893. Celle de Netflix, non. Entre une esthétique à couper le souffle et une liberté totale avec les faits, la saison 4 de Monstre réussit-elle à convaincre ?

Après Jeffrey Dahmer, les frères Menendez et Ed Gein, Monstre revient avec une nouvelle saison consacrée à Lizzie Borden, accusée d’avoir tué son père et sa belle-mère à coups de hache en 1892. Cette fois, c’est Ella Beatty qui prête ses traits à Lizzie, aux côtés notamment de Charlie Hunnam, déjà présent dans la franchise puisqu’il incarnait Ed Gein dans la saison précédente. Une nouvelle affaire criminelle historique, mais avec une approche qui prend rapidement beaucoup de libertés avec la réalité.

Monstre : Lizzie Borden, la construction d’une meurtrière à l’écran

Dès les premières minutes, Monstre : L’histoire de Lizzie Borden annonce clairement son intention : ici, l’affaire criminelle réelle passe au second plan au profit de la psychologie de Lizzie. Et pour cela, la série construit autour d’elle un environnement particulièrement oppressant.

Lizzie évolue dans une société du XIXe siècle où les femmes sont enfermées dans les convenances, les apparences et les attentes sociales. Sa belle-mère, Abby Borden (Rebecca Hall), exerce sur elle une pression psychologique constante, tandis que son père, Andrew Borden (Charlie Hunnam), représente une figure masculine particulièrement toxique. Il se sent comme un « coq au milieu d’un poulailler » et doit « supporter les cot, cot, cot, cot ».

L’apparence physique de Lizzie, qui ne correspond pas aux standards de l’époque, devient une source de brimades et d’exclusion. La relation qu’elle développe avec Bridget (Vicky Krieps), la domestique, naît elle aussi dans la douleur, créant peu à peu une forme de solidarité entre deux femmes enfermées dans un système qui leur laisse très peu de liberté.

Cependant, cette relation est également une pure invention. Aucune preuve historique ne vient l’étayer, même si la famille Borden a bien employé Bridget Sullivan comme domestique à l’époque. Et surtout, rien dans les éléments historiques du procès ne permet d’affirmer que Bridget ait participé au massacre aux côtés de Lizzie. Cette idée relève elle aussi de la fiction, et non d’un élément établi par l’enquête ou les témoignages de l’époque.

La série va même plus loin en faisant de Lizzie une sorte de symbole de toutes ces femmes qui subissent, en silence, la domination masculine. Le récit parallèle d’Aileen Wuornos (Sarah Paulson), des décennies plus tard, vient renforcer cette idée : marquée par sa propre histoire de violence, elle se reconnaît en Lizzie et interprète son geste comme celui d’une femme ayant enfin trouvé le courage de mettre un terme à ce qu’elle subissait.

C’est là que la série devient intéressante, mais aussi ambiguë et déroutante : elle pousse constamment à comprendre Lizzie avant même de se demander si elle est réellement coupable.

Enfin, le procès, entièrement masculin, accentue encore cette impression de revanche contre les hommes qui l’ont si souvent sous-estimée. On finit alors par regarder Lizzie non plus comme une simple suspecte, mais comme une femme qui sait parfaitement manipuler son entourage et qui semble progressivement prendre le contrôle de la situation. La série ne laisse d’ailleurs que très peu de place au doute : Lizzie est bien présentée comme coupable. C’est justement là que le choix devient discutable, puisque l’affaire réelle n’a jamais permis d’établir sa culpabilité avec certitude.

Une lecture particulièrement forte, mais qui pose déjà la question centrale de la saison : à partir de quel moment la réinterprétation psychologique d’un personnage historique finit-elle par remplacer les faits ?

Quand la fiction prend le pas sur l’affaire

La série devient alors plus problématique. Elle prend énormément de libertés avec les faits historiques et finit par construire une version de Lizzie Borden qui correspond davantage au récit que les scénaristes veulent raconter qu’à ce que l’on sait réellement de l’affaire. Sa psychologie, ses relations avec son entourage, ses traumatismes et surtout les raisons qui auraient pu la pousser à commettre les meurtres sont largement développés, mais restent purement supposés. Lizzie a été acquittée, et une grande partie de ce qui s’est réellement passé reste entourée de zones d’ombre.

Le problème n’est pas forcément de prendre quelques libertés pour raconter une histoire. Après tout, la série assume clairement une réinterprétation du personnage. Mais ici, ces libertés deviennent tellement importantes qu’elles finissent par modifier la perception de l’affaire. À force de vouloir donner des réponses et de montrer ce qui aurait pu se passer derrière les portes de cette maison, la série présente une Lizzie presque entièrement façonnée par la fiction. Même le choix des acteurs accentue cette impression : ils ne ressemblent pas aux personnages qu’ils incarnent, notamment Lizzie Borden ou même son père, Andrew Borden.

Et c’est assez dommage, parce que la véritable affaire Lizzie Borden est déjà suffisamment intrigante sans avoir besoin d’y ajouter autant d’éléments. La série aurait pu jouer davantage avec les zones d’ombre, laisser planer le doute et laisser chacun se faire sa propre idée sur sa culpabilité. Au lieu de ça, elle pousse constamment vers une interprétation précise de Lizzie et de son geste. On finit donc avec une série qui fonctionne très bien comme une relecture de fiction, mais qui devient beaucoup moins crédible dès qu’on la regarde comme une reconstitution de l’affaire. Plus qu’un biopic, Monstre : L’histoire de Lizzie Borden ressemble finalement à une fiction (un peu) inspirée de faits réels, qui utilise l’affaire Borden comme point de départ pour raconter sa propre histoire.

Une esthétique qui en met plein les yeux

Visuellement, la série est probablement beaucoup plus convaincante que sur le fond. Elle assume une esthétique extrêmement stylisée, avec ses décors victoriens, un petit air de Bridgerton qui aurait légèrement dérapé, et surtout cette présence presque obsessionnelle du rouge. On retrouve parfois une vraie influence « Wes Anderson », avec des cadres très composés et un décor artificiel. Cette dimension de conte de fées détraqué éloigne d’ailleurs la série d’une reconstitution historique classique, comme l’étaient les saisons consacrées à Jeffrey Dahmer ou aux frères Menendez.

La direction artistique sert également à traduire la psychologie des personnages : les espaces paraissent souvent étouffants, les corps et le sang deviennent des éléments graphiques, et les nombreuses transitions entre les époques donnent à l’ensemble un côté désorientant. La caméra est constamment en mouvement et les plans sont très travaillés. La bande-son, elle, vient régulièrement casser l’illusion historique en intégrant des morceaux des années 1980, notamment dans les passages qui lient Lizzie et Aileen.

Même les scènes les plus grotesques semblent pensées comme de véritables tableaux. C’est à la fois fascinant et parfois un peu too much. Car la série montre aussi sa limite : elle est tellement obsédée par son esthétique qu’elle finit parfois par donner l’impression que l’image doit absolument prendre le dessus sur le récit.

Au final, Monstre : L’histoire de Lizzie Borden avait de quoi être intéressant, mais passe malheureusement à côté de son sujet. L’esthétique est travaillée, la mise en scène a du caractère et l’idée de revisiter l’affaire à travers la psychologie de Lizzie pouvait fonctionner. Mais à force de prendre des libertés et de remplir les zones d’ombre avec des éléments largement romancés, la série perd en crédibilité et en intérêt. L’affaire réelle était déjà suffisamment intrigante sans avoir besoin d’être autant réécrite. Une série qui se regarde surtout pour son ambiance et sa direction artistique, mais qui peine à convaincre sur le fond.

Auteur·rice

Ne pas fermer les yeux – Tribune

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