Photo du film Un jour de chance de Alex de la Iglesia avec Salma Hayek
Crédits : DistriB Films

Un jour de chance, entre satire féroce et émotion brute

IMDb6.1/10Letterboxd3.1/5Metacritic32/100Rotten Tomatoes38%
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3.5

Injustement oublié, Un jour de chance constitue pourtant l’un des films les plus singuliers d’Álex de la Iglesia. Une fable aussi sombre que lumineuse, où le cinéaste espagnol troque temporairement son exubérance habituelle pour une satire sociale d’une redoutable efficacité.

Après avoir marqué le cinéma espagnol de son empreinte avec des œuvres aussi déjantées que Action mutante, Le Jour de la bête ou Balada triste, Álex de la Iglesia revient avec Un jour de chance (La chispa de la vida), sorti en France en décembre 2012. Un film largement passé sous les radars en France, où il n’a totalisé que 2 531 entrées. Pourtant, derrière cet apparent accident industriel se cache une œuvre étonnamment maîtrisée, qui témoigne d’une facette plus sensible et humaniste de son réalisateur.

Roberto, ancien publicitaire à succès désormais au chômage, vient d’essuyer un énième refus professionnel. Incapable de l’avouer à sa femme Luisa, il décide de lui faire une surprise en l’emmenant dans l’hôtel où ils avaient passé leur lune de miel. Mais l’établissement a depuis laissé place à un site de fouilles archéologiques. Lors d’une présentation destinée à la presse, Roberto chute accidentellement et se retrouve immobilisé, une tige de métal plantée dans le crâne. Condamné à mourir s’il est déplacé, il devient rapidement l’attraction des médias et comprend que son accident pourrait paradoxalement offrir à sa famille une sécurité financière inespérée.

C’est à partir de ce postulat à la fois grotesque et tragique que Álex de la Iglesia développe une charge virulente contre le monde médiatique et, plus largement, contre une société qui continue d’associer réussite, argent et bonheur. Roberto se retrouve ainsi confronté à un choix absurde et cruel : penser à sa survie tout en sachant qu’elle est condamnée, ou accepter que sa mort puisse assurer l’avenir de sa famille. Face à lui, Luisa représente une autre conception du bonheur. Elle refuse de réduire leur histoire et les années passées ensemble à une simple compensation financière. Le fameux paquet d’argent, constamment évoqué mais jamais véritablement montré, devient alors le symbole d’un système qui prétend pouvoir tout acheter, y compris la consolation et la dignité.

C’est précisément dans cet entre-deux que le film trouve sa force. Un jour de chance oscille constamment entre satire corrosive et drame humain, sans jamais sombrer dans le pathos. De la Iglesia aurait pu tirer de cette situation un mélodrame racoleur. Il privilégie au contraire une émotion brute, parfois sèche, et un véritable message d’espoir. À travers l’absurdité de la situation, il pointe du doigt l’opportunisme médiatique, les rapports de pouvoir, le patriarcat et la marchandisation de l’existence.

Le cinéaste s’appuie pour cela sur plusieurs registres qu’il mélange afin d’exagérer les comportements et de mieux révéler leur cruauté, à l’image du film Les Monstres de Dino Risi, auquel il emprunte notamment cette volonté de tourner en dérision les travers de la société, transformant ainsi le grotesque en instrument de dénonciation.

Mais l’une des particularités du film réside dans la manière dont De la Iglesia adapte sa mise en scène à cette histoire. Loin de la démesure technique qui caractérise habituellement son cinéma, il opte ici pour une réalisation plus posée, presque contemplative. Les cadres restent inventifs, les axes souvent surprenants et les mouvements de caméra soigneusement pensés, notamment les travellings, mais l’ensemble demeure étonnamment sobre. Surtout, le cinéaste transforme le site archéologique en véritable huis clos à ciel ouvert. Chaque portion du décor semble avoir une fonction narrative ou symbolique. L’espace devient progressivement un théâtre où chacun vient observer, juger ou exploiter le malheur de Roberto.

Cette dimension théâtrale permet également au réalisateur de développer une métaphore autour de la Passion du Christ. Roberto, immobilisé au milieu de la foule, devient une sorte de figure christique tandis que la foule qui l’entoure évoque tour à tour pèlerins, disciples et traîtres. De quoi nourrir une charge anticléricale qui s’inscrit parfaitement dans la vision féroce que De la Iglesia porte sur les institutions et leurs faux-semblants.

La photographie de Kiko de la Rica accompagne cette approche avec beaucoup de justesse. Le décor est mis en valeur sans que l’image ne paraisse artificiellement sophistiquée. Caméra à l’épaule, gros plans et quelques mouvements de grue donnent même à l’ensemble une dimension presque documentaire. Une sobriété qui n’empêche jamais le cinéaste de faire parler son environnement.

Le casting constitue l’autre grande réussite du film. Toute la distribution joue avec une conviction et une sensibilité qui renforcent la noirceur du propos sans jamais tomber dans la caricature. Salma Hayek est remarquable dans le rôle de Luisa. En épouse meurtrie mais déterminée, elle impose une grande justesse et une véritable profondeur émotionnelle. Son regard suffit parfois à traduire la colère, la mélancolie ou l’amour qui traversent son personnage. José Mota, dans la peau de Roberto, n’est pas en reste. Blessé physiquement autant que moralement, l’acteur doit interpréter une grande partie du film dans une position très contraignante. Il parvient pourtant à rendre parfaitement crédible cet homme dont l’accident va progressivement bouleverser la perception de sa propre existence. Colère contenue, égoïsme, naïveté et fragilité composent un personnage qui va peu à peu remettre en question ses priorités.

De nombreux visages familiers de l’univers de De la Iglesia viennent compléter la distribution, de Fernando Tejero à Manuel Tallafé, en passant par Antonio de la Torre et l’incontournable Santiago Segura. Carolina Bang, épouse du réalisateur, incarne quant à elle Pilar Álvarez, une journaliste qui tente d’aider Roberto et représente une forme de neutralité, d’écoute et d’humanité au milieu du cynisme ambiant.

Cette galerie de personnages secondaires constitue d’ailleurs l’une des forces du film. De la Iglesia parvient à leur donner suffisamment de matière pour qu’ils existent véritablement au sein du récit et participent à ses enjeux, plutôt que d’être de simples figures destinées à alimenter la satire. Un jour de chance n’est pourtant pas exempt de défauts. Le film souffre parfois de quelques facilités d’écriture et de certaines baisses de rythme. On peut également regretter qu’Álex de la Iglesia ne laisse pas davantage exploser la folie qui faisait jusque-là une partie de la singularité de son cinéma.

Mais c’est aussi ce qui rend le film intéressant. Plus calme, plus humain et moins démonstratif, Un jour de chance révèle un cinéaste capable de réinventer sa mise en scène sans renier son goût pour la satire. Sombre mais étonnamment solaire, drôle tout en étant profondément touchant, le film avance constamment sur cette ligne fragile entre cynisme et espoir. Sans appartenir aux sommets de la filmographie d’Álex de la Iglesia, Un jour de chance demeure ainsi une œuvre singulière, à la fois féroce et humaniste, qui ne cherche jamais à donner de leçon tout en interrogeant frontalement notre rapport à l’argent, à la réussite et au bonheur.

Cet article a été publié suite à une contribution d’un·e rédacteur·rice invité·e.
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