Cette tribune propose une lecture critique de Un moment d’égarement (2015), à travers une réflexion sur les représentations misogynes au cinéma et le mythe de la “Lolita”. Le texte aborde des thèmes sensibles liés aux violences sexuelles et à l’adolescence.
Notre époque voit le féminisme prendre le devant de la scène, sans pour autant triompher, notamment de par le mouvement #MeToo, qui permet aux femmes de prendre la parole sur des agressions sexuelles dont elles ont été victimes. #MeToo, né en 2007 et ayant pris de l’ampleur en 2017, a été critiqué, car vu comme cherchant à « remplacer la justice – certes imparfaite – par des jugements sommaires sur les réseaux sociaux, amplifiés par les médias ».
Il est difficile de trouver un juste milieu entre ce qui peut être vu comme un rouleau compresseur de la vindicte expiatoire au nom des femmes et simplement une meilleure expression de l’égalité des sexes dans notre vie et notre vocabulaire au quotidien.
Le féminisme est devenu une idéologie à la mode, voire normative. Certains films des années 2000 mettent en scène une vision et un paradigme de misogynie triomphante, à l’opposé de ce féminisme. Je vais partager ici mon indignation à propos d’Un moment d’égarement1Film : Richet, J.-F. (réalisateur). (2015). Un moment d’égarement. France : Entre Chien et Loup et La Petite Reine., que cela soit en tant que spectatrice de cinéma, en tant que psychologue, ou en tant qu’être humain ayant ma propre subjectivité.
Il faut préciser, avant de commencer, que même si les agresseurs sexuels sont majoritairement des hommes et non des femmes, les victimes, quant à elles, peuvent être des hommes aussi bien que des femmes. Le roman Flesh (Chair)2Szalay, D. (2025). Flesh. Londres : Vintage Publishing. [Traduction française par B. Philippe] de l’auteur Britannico-Hongrois David SZALAY récompensé par le Booker Prize en 2025, décrit finement comment István, un adolescent de 15 ans, est séduit par une femme mariée ayant environ l’âge de sa mère. Leurs rencontres deviennent une relation amoureuse dont István subira les conséquences à vie.
Maintenant, nous pouvons décrire le film Un moment d’égarement, réalisé par Jean-François Richet en 2015, qui raconte l’histoire d’une relation sexuelle d’une nuit entre un homme de 45 ans et une mineure de 17 ans, la fille de son meilleur ami. Ce remake du film du même titre réalisé par Claude Berri3Film : Berri, C. (réalisateur). 1977. Un moment d’égarement. France : Renn Productions et Société Française de Production et sorti en 1977 dépeint-il avec finesse la dissymétrie de pouvoir dans la relation, la destructivité d’une telle relation sur la jeune femme qui la vit, l’abus psychologique ? Non. Le film montre un monde imaginaire où une adolescente de 17 ans détient la maîtrise d’une situation de tensions sexuelles, voire amoureuses avec un homme de 28 ans son aîné qui, lui, est victime de harcèlement. Un monde ne pouvant être imaginé que par et pour des hommes.
Louna est décrite comme une érotomane menaçant Laurent de révéler leur secret s’il ne lui donne pas des preuves de tendresse. Elle est mise en scène comme non seulement instable mais dangereuse de par sa puissance. La trame narrative est donc proche de celui de Lolita4Nabokov, V. (2001). Lolita. Paris : Gallimard. [Traduction française par M. Couturier] de Nabokov publié en 1955, repris au cinéma par Stanley Kubrick5Film : Kubrick, S. (réalisateur). 1962. Lolita. Grande-Bretagne: Metro-Goldwyn-Mayer et Seven Arts Pictures. en 1962.
Il s’agit d’une jeune femme diabolique qui, malgré son jeune âge et dissymétrie de statut avec un ou plusieurs hommes autour d’elle, peut les séduire en usant de manipulation quasi perverse. L’homme, souvent ayant atteint la crise de la quarantaine, est totalement bouleversé par et épris d’une femme-poupée et perd le contrôle de ses pulsions pédophiles pathologiques. « Pourquoi donc sa façon de marcher — ce n’est qu’une enfant, notez bien, une simple enfant ! — m’excite-t-elle si abominablement ? » (Humbert Humbert, le narrateur de Lolita, Nabokov 2001, p. 76). Si elle devient trop adulte, l’intérêt même est perdu : Humbert Humbert parle d’un rendez-vous « moins réussi » avec une prostituée parisienne de 16 ou 17 ans car « elle semblait avoir perdu un peu de son air juvénile, être devenue plus femme depuis la veille au soir » (Nabokov, p. 49).
Ce mythe est dégradant pour les femmes et mystifiant concernant les hommes qui séduisent / abusent – selon le vocabulaire choisi – des adolescentes. Il fait oublier que de par l’âge et le statut d’adolescente, la jeune fille est une victime qui subit des conséquences ravageuses sur son corps, son psychisme, et son identité de femme qui peuvent durer toute sa vie. Ceux ou celles qui n’ont jamais connu des personnes ayant subi une agression ou un abus sexuel avec ses conséquences, qu’il soit en dehors de la sphère familiale ou intrafamilial (inceste), peuvent croire en ce mythe rassurant d’une « Lolita ».
La maturité émotionnelle et psychologique de l’adolescent (comme de l’enfant) ne peut pas être précoce ; à la différence du développement biologique ou intellectuel. Par exemple, une fille de 12 ans peut tomber enceinte (biologiquement, c’est possible), mais elle reste au stade émotionnel et psychologique de son âge. Par exemple, un enfant de 11 ans peut avoir les indicateurs de son intelligence qui sont précoces et surdéveloppés, mais ses émotions resteront de son âge.
L’adolescent n’est pas encore tout à fait prêt à être acteur de son destin, ni responsable comme un adulte, même s’il peut parfois réclamer avec insistance d’être pris pour un adulte. S’il est, malgré tout, entraîné par la décision d’un adulte, cela peut tourner en tragédie.
En tant que psychologue, je peux expliquer que ce mythe ménage le psychisme des personnes qui ont ce que l’on appelle en termes psychanalytiques une identification à l’agresseur plutôt qu’à la victime. Les rôles peuvent alors être inversés, selon le mécanisme de « blame the victim », qui permet de dire qu’une femme violée n’aurait jamais dû porter une tenue sexy, par exemple. Suite à une agression ou un abus sexuel, on fait porter la responsabilité à la victime et non à l’agresseur en trouvant des arguments pour justifier l’acte.
Au nom du féminisme, j’affirme qu’un tel raisonnnement est inacceptable. Nous devons nous indigner afin de porter aux victimes le respect et l’assistance dont elles ont besoin et corriger le tir dans les futures fictions : films ou romans. En tant que psychologue clinicienne, j’ai accompagné et j’accompagne encore de nombreuses anciennes victimes qui ont besoin d’aide et d’encouragement pour se reconstruire après des agressions sexuelles formant ce qu’on appelle en psychologie un « trauma » ou « traumatisme » indélébile encore des années après, constituant dans certains cas graves un syndrome de stress post-traumatique (en anglais, le terme, repris dans les nosologies psychiatriques, est « post traumatic stress syndrome » ou PTSD).
La différence entre Lolita et Un moment d’égarement reste la temporalité : Humbert Humbert est « prisonnier » de sa perversion pendant des années et des années, sans jamais vraiment y échapper, alors que Laurent « cède » à une tentation le temps d’une nuit avant d’être submergé par le regret. Les prétendus regrets de Laurent montrent bien que quelque chose de grave a eu lieu. Néanmoins, le film oublie de montrer que la répercussion psychologique et le choc seront surtout ressentis par la victime, si nous restons « réalistes » (même si l’effet de choc peut arriver beaucoup plus tard).
Une polémique a eu lieu concernant l’affiche du film. L’actrice Frédérique Bel a réagi à son propos. Le nom des deux actrices (Lola Le Lann et Alice Isaaz) figure en bas de page en caractères minuscules, contrairement aux noms des deux acteurs (François Cluzet et Vincent Cassel), en haut d’affiche. « Ils ont aussi égaré le nom des actrices ? » s’interrogeait Bel sur son compte Facebook. « Ça pique toujours les yeux des actrices en shorts sans noms, sur un film à 4 personnages. Mon féminisme doit être mal placé. Je m’excuse platement en string d’avoir pu penser que [c’était] un oubli. Lol », ajoutait-elle. On a répondu que le manque de célébrité des deux actrices justifiait un tel agencement de l’affiche. Mais ce choix d’attribuer les deux rôles des personnages masculins à des acteurs déjà connus et populaires et les deux rôles féminins à deux actrices qui en sont à leur débuts n’est pas neutre et peut renforcer en lui-même le déséquilibre des sexes.
Ainsi, après le film Jeune et Jolie6Film : Ozon, F. (2013). Jeune et Jolie. France : Mandarin Cinéma. (2013) de François Ozon dépeignant une adolescente de 17 ans se livrant volontairement et froidement à la prostitution, voire en y prenant du plaisir (ce qui est très problématique comme message sur l’adolescence et la prostitution à la fois)…
La prostitution est aujourd’hui dans le « monde réel » souvent (sauf à de rares exceptions) une traite d’humains, un esclavage, qui exploite physiquement et financièrement les prostitué·e·s femmes et hommes, parfois mineur·e·s ou même enfants. Ces personnes sont souvent forcées à ce service ou travail sexuel sans recevoir de salaire, par les proxénètes qui profitent du statut précaire (administratif, financier, ou autre) de leurs victimes. Ils ou elles sont exposé·e·s à des clients ensauvagés et violents qui les battent parfois sans retenue afin de satisfaire leurs fantasmes de violence absolue. Il arrive que les prostitué·e·s soient retrouvé·e·s mort·e·s ou dans le coma. Ils ou elles risquent de souffrir de maladies sexuellement transmissibles, et du syndrome de stress post-traumatique, qu’ils porteront à vie.
Voici donc encore un film sur un fantasme d’homme ayant la quarantaine sur les jeunes filles de 17 ans. Sans nier l’hypersexualisation d’une partie des adolescent·e·s depuis les années 2000 et la génération Facebook, progressivement faisant place à la génération Instagram, l’adolescence reste une période psychologique et physique distincte de l’âge adulte. Un moment d’égarement n’est pas un film juste, ni envers les adolescents, ni envers les femmes. La souffrance des personnages et la complexité de certaines situations sont négligées au profit d’une caricature qui diabolise le personnage de Lola et angélise celui de Laurent.
Ainsi, à l’inverse des mouvements féministes récents et à contre-courant de ceux-ci, Un moment d’égarement a promu une vision caricaturale et machiste des relations entre une adolescente et un homme beaucoup plus âgé. Puis-je affirmer que ce film ne constitue intellectuellement qu’un… moment de misogynie ?
— Lillian BOUKHORS BOROCZ
Psychologue Clinicienne
Cet article a été publié suite à une contribution d’un·e rédacteur·rice invité·e.
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