Injustement oublié et boudé en salles, Barracuda n’en demeure pas moins un uppercut à (re)découvrir de toute urgence et, accessoirement, le meilleur film de son réalisateur. Explication.
Certains films voient leur sort déjà scellé dès le jour de leur sortie et Barracuda n’y a pas dérogé le 29 octobre 1997, en réalisant moins de 10 000 entrées en France. Le distributeur AMLF, ne sachant pas comment le vendre, l’a jeté dans le grand bassin des blockbusters à succès de l’époque, qui ne lui ont laissé aucune chance. Un comble pour un poisson carnassier comme le barracuda, qui aurait dû les dévorer tout cru. Ce qui est d’autant plus étonnant au vu d’une bande-annonce efficace, d’un Jean Rochefort en tête d’affiche et d’un pitch qui aiguiserait la curiosité de n’importe quel fan de cinéma de genre. Malheureusement, le film fut aussitôt oublié, bénéficiant tout de même d’une sortie en DVD en 2004, mais restant totalement méconnu…
Pourtant, tout avait bien commencé pour Philippe Haïm, musicien de formation qui a débuté sa carrière de compositeur au cinéma avec Maine Océan de Jacques Rozier en 1986 et l’a poursuivie notamment en signant la bande originale du réussi L’Appât, réalisé par Bertrand Tavernier en 1995. Entre-temps, en 1994, il réalisa Descente, un court métrage présenté dans une trentaine de festivals internationaux. Logiquement, deux producteurs, ayant arrêté le métier depuis, se sont penchés sur son berceau et l’ont orienté vers un long métrage. Pour ce faire, il s’entoura de trois coscénaristes pour pondre une histoire simple sur le papier, mais plus riche qu’elle n’y paraît. Le sous-genre du huis clos s’imposa sans doute assez naturellement, avec un budget modeste aux alentours des deux millions d’euros, suffisant pour mettre en scène Monsieur Clément, un homme vivant seul et décidant de séquestrer dans son appartement son jeune voisin Luc pour des raisons obscures.
Haïm aurait pu se reposer sur ses lauriers en proposant un récit pépère, un peu élitiste et voulant plaire à tout prix, en prenant le spectateur par la main. Or, il n’en est rien puisque, très intelligemment, il plante le décor dès le générique, nous habituant au lieu principal dans lequel va se dérouler l’action. Les deux personnages principaux sont caractérisés avec efficacité, ce qui permet de comprendre les enjeux assez rapidement. En effet, Luc, incarné par Guillaume Canet, apprend par sa compagne, jouée par Claire Keim, qu’ils vont être parents. De son côté, Jean Rochefort, alias Monsieur Clément, vit seul dans l’ombre de son idole Fred Astaire, qu’il regarde en boucle, et s’invente une femme en chair et en os qui est, en réalité, une poupée grandeur nature.
Une fois les fondations posées, le cœur de l’intrigue se met en place petit à petit, passant de la domination de Clément sur Luc à l’attention portée à son invité contraint et forcé. Et c’est précisément cette deuxième notion qui donne tout son sel au métrage. En faisant de Clément un hôte violent au départ, mais qui fait tout pour que Luc se sente au mieux alors qu’il est blessé, dégoulinant de sang pendant toute la durée du film, Barracuda joue sans cesse sur les notions de contraste et de surprise. De plus, il fait rebondir la narration en nous proposant de fausses pistes sous forme de projections imaginées par les personnages, dont l’issue serait fatale pour le bourreau mais bénéfique pour sa victime. Philippe Haïm prouve donc que le huis clos peut paraître simple à manier, mais qu’il est surtout sans âme s’il ne joue pas avec les attentes du public et s’il ne sait pas faire rebondir les contraintes d’espace et de scénario.
De leur côté, Rochefort et Canet sont au top de leur forme dans des rôles ambigus : le premier joue perpétuellement la candeur déguisée avec malice, alors que le second doit plutôt passer du jeune homme sympathique à un mec prêt à tout pour s’en sortir, quitte à se mettre au niveau de son geôlier. Sans dire que l’on s’attache au personnage de Clément, on parvient à comprendre ce qui l’a poussé à commettre ses atrocités envers Luc. Il est seul, s’enfermant dans ses obsessions, dans sa propre réalité, et Luc le comprend pour s’en servir à son profit. Il va entrer dans son jeu pervers et feindre le syndrome de Stockholm pour sauver sa peau. Guillaume Canet, dans l’un de ses premiers rôles, est très juste, avec toute sa fraîcheur : il sait basculer entre plusieurs émotions sans que l’on sache à chaque fois où il va nous emmener, aidé par un script solide. Il en va de même pour Jean Rochefort, qui, dans un registre étonnant, dévoile une part d’étrangeté alors assez méconnue, se servant de son physique avenant pour mieux faire tomber le masque d’un seul coup, souvent dans la même scène, afin de nous terrifier.
D’ailleurs, le film est comme lui : jovial et inquiétant à la fois, poétique et brutal, sombre mais coloré. Pour représenter ces ambivalences à l’écran, le réalisateur est aidé par des chef·fes de poste très doué·es, au rang desquel·les se hissent, notamment, Jean-Claude Thibaut en directeur de la photographie, Philippe Robert au cadre et Magali Olivier au montage. La lumière, principalement bleutée, passe au rouge quand le récit l’implique, appuyant encore une fois cette notion de double facette. Le montage est précis, chirurgical et jamais clippesque. Les cadres, quant à eux, sont ingénieux, donnant l’impression d’accompagner les personnages et leurs sentiments avec un naturel déconcertant, comme s’ils n’étaient pas là tout en les remarquant à chaque plan. Enfin, il faut parler des décors signés par Norbert Scherer, qui crée une ambiance cabaret dans un appartement parisien avec moult détails, renforçant ainsi la crédibilité du lieu.
Parce que oui, le personnage de Clément, en bon fan de Fred Astaire qui se respecte, vit dans une bulle où tout n’est que décorum pour mieux oublier son existence terne. Ce qu’il veut, c’est un vrai ami, pas un en carton comme sa femme Violette, à qui il réserve le même sort puisqu’il la violente comme Luc. C’est un homme d’une cinquantaine d’années qui n’a plus les codes à force de se renfermer sur lui-même, et c’est en cela qu’il est un peu touchant, mais seulement un peu. En même temps, il le faut bien pour ne pas faire basculer le film dans le manichéisme pur et dur. Canet oscille aussi pour mieux soutenir cette notion du bien et du mal, sans juger ni l’un ni l’autre. C’est la grande force d’un film toujours surprenant jusqu’à ses choix de narration, comme lorsque le personnage de Margot, la copine de Luc, explique face caméra ce qui l’a menée à aller voir Clément pour savoir s’il savait où se trouvait Luc, tout en exécutant précisément les actions dont elle nous parle directement. Ainsi, cela évite un dialogue en champ-contrechamp basique entre les deux, sur le palier de l’appartement, qui est souvent un endroit froid que le cinéma sublime rarement.
Sans prétendre réinventer la roue, Philippe Haïm est ingénieux et intelligent, mais jamais prétentieux. Il signe aussi la musique, réussie mais peut-être un peu trop présente et didactique. Quant au dernier tiers du film, il est plus convenu, allant vers l’idée selon laquelle Clément veut se créer une famille, sans parvenir à y injecter la dose de machiavélisme qui aurait été nécessaire. Haïm a préféré une issue assez banale, qui contraste avec l’ensemble. Enfin, le personnage féminin est totalement sacrifié et demeure purement fonctionnel, à notre grand dam. Pour autant, Barracuda est un premier essai qui force l’admiration, à voir de toute urgence et à réhabiliter à sa juste valeur avant qu’il ne tombe dans les limbes du cinéma français. Surtout que, par la suite, Haïm n’a pas su transformer l’essai en nous pondant Les Dalton en 2004, au résultat plus que bancal, à peine sauvé par une esthétique soignée. Puis, en 2008, il nous a proposé Secret Défense, un film d’espionnage pas désagréable mais peu inspiré, avant de se tourner un temps vers la télévision, puis de disparaître des radars. Barracuda est et restera, de loin, son film le plus sincère et le plus convaincant, parce que conçu sans aucun calcul.
Cet article a été publié suite à une contribution d’un·e rédacteur·rice invité·e.
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