Seize ans après The Social Network, Aaron Sorkin retourne dans les coulisses de Facebook, mais cette fois derrière la caméra. Ses dialogues claquent encore. Le vertige, lui, est resté chez Fincher.
Deux jeunes adultes ont une discussion animée au milieu d’un bar. Ils passent d’un sujet de conversation à l’autre aussi rapidement qu’ils délivrent leurs paroles, mais très vite, on comprend qu’ils ne sont pas sur la même longueur d’onde. Le garçon, asocial et pas très doué pour comprendre les autres, a du mal à s’entendre avec la fille. En fait, il finit même par prouver qu’il est pour le moins particulier, ce que la fille, blessée par ses paroles, n’hésite pas à lui faire comprendre avant de quitter le lieu d’un coup…
Et tout ceci fut écrit et mis en scène par deux des cerveaux les plus brillants du monde du cinéma. Et non, on ne parle pas d’une scène de The Social Reckoning, mais bien de The Social Network, le film de David Fincher sorti en 2010 et dont on se souviendra toujours alors qu’on aura malheureusement vite oublié celui de Sorkin censé prolonger sa réflexion…
Une scène d’ouverture réussie mais pas grand-chose d’autre…
Si les deux films ont un aspect en commun, ce sont finalement les scènes avec lesquelles ils débutent. The Social Network, en 2010, s’ouvrait sur une scène de dialogue entre Mark Zuckerberg et une autre étudiante, Erica Albright, promise à entrer dans le panthéon des plus grandes séquences d’ouverture de l’histoire du cinéma. Devenues légendaires, les 9 premières pages du script d’Aaron Sorkin furent analysées (notamment ici, dans une analyse captivante par Michael de la tout aussi passionnante chaîne Lessons from the Screenplay) et n’ont pas perdu leur superbe aujourd’hui.
Dans The Social Reckoning, l’intro est très différente mais franchement réussie, et repose bien sûr malgré tout sur ses dialogues. Le film débutant par un travelling avant surplombant une route alors que la nuit est tombée pour se rapprocher d’une femme dont la voiture est tombée en panne, on est happé dans une atmosphère particulière. On a même presque l’impression d’être dans un film d’horreur. En d’autres termes : on ressent quelque chose et surtout, oui, une atmosphère est travaillée et se déploie. La police arrive, la tension monte, la femme commence à s’en prendre à eux, les dialogues s’enchaînent et on comprend alors comment le monde est en train de changer, comment les gens sont en train de changer…
Ce n’est pas un film fantastique ou horrifique, et pourtant quelque chose se passe. Comme dans le film visionnaire réalisé par Fincher des années plus tôt, sauf que dans celui-ci, ça durait tout au long du film. Ici, malheureusement, Aaron Sorkin continue de prouver qu’il est décidément bien moins inspiré derrière une caméra que derrière son écran d’ordinateur…
Un film qui n’apporte pas grand-chose à toute la réflexion.
The Social Reckoning prend alors la forme d’un film d’enquête, dans la lignée des récents She Said (Maria Schrader, 2022), Spotlight (Tom McCarthy, 2015) ou de l’intemporel Les Hommes du président (All the President’s Men, Alan J. Pakula, 1976). Guidée par Jeff Horwitz (Jeremy Allen White), journaliste au Wall Street Journal, et Frances Haugen (Mikey Madison), employée de Facebook, l’intrigue se base sur les documents internes révélés par Haugen en 2021 et publiés par le journal et surnommés The Facebook Files. Pour rappel, les documents mettaient notamment au jour et confirmaient que l’algorithme du réseau social créé en 2004 par Mark Zuckerberg engendrait les propos haineux mais a continué malgré tout.
L’idée était forcément intéressante : refaire le point, des années après, de l’impact du réseau sur notre monde, et l’occasion de livrer une nouvelle réflexion profonde sur le sujet était là. L’implication de Fincher ne se concrétisant finalement pas, c’est Sorkin qui enfilait la casquette de réalisateur. Sauf que depuis son premier long à ce poste, Le Grand Jeu (Molly’s Game, 2017), une tendance se confirmait : Aaron Sorkin n’est pas un très bon réalisateur. Jamais indigne mais rarement inspirée et souvent relativement plate, sa mise en scène est plus fonctionnelle qu’autre chose, n’existant ici que pour mettre en images ses dialogues qui pour le coup, heureusement, sont toujours (presque) aussi percutants et maintiennent l’intérêt (voir la belle réplique mise en avant plus bas). Si on reconnaît volontiers que Fincher est un cinéaste surdoué et donc un cas rare, on peut quand même être bien déçu devant un film assez fixe, se déroulant majoritairement dans des chambres d’hôtel ou une salle dans les bureaux de Facebook. Car Mark Zuckerberg, cette fois interprété par Jeremy Strong, est à peine incarné. Passant la plupart de son temps dans une salle de conférence investie par son équipe pour le préparer à une audience devant le Sénat américain, le créateur de Facebook n’est ici qu’un protagoniste pauvrement dessiné et jamais complexe. On voit bien qu’il n’a pas de compassion et qu’il est un être humain bien particulier, mais difficile d’y voir beaucoup plus, quand Fincher savait montrer à quel point l’homme avait des soucis psychologiques et comportementaux dans le premier film, et faisait un portrait complexe et dense d’une des personnalités les plus controversées mais importantes de notre temps.
« Everyone has a voice. We’re born with one. Not everyone deserves a microphone. » – Jeff Horwitz
On attendait une nouvelle grande réflexion inspirée et captivante d’un des sujets les plus importants de notre époque…
Car le film s’organise ici entre deux timelines : 2019 pour l’enquête de Jeff et Frances, et 2021 pour la répétition de l’audience. Mais Sorkin est si peu inspiré qu’il est obligé d’avoir recours à une frise chronologique qui apparaît dès qu’on change de temporalité et qu’on revient à l’autre pour un résultat qui finit par alourdir le film. C’est quand même bien peu comme dispositif, surtout après la plongée vertigineuse et brillante dans ces relations et l’histoire de la création du site qu’était The Social Network. Fincher, bien encadré par une équipe créative de haut vol (Sorkin à l’écriture donc, même si les relations entre les deux ont été délicates, Trent Reznor et Atticus Ross à la musique avec une partition incroyable, ou encore Kirk Baxter et Angus Wall au montage pour structurer tout ça), déployait une atmosphère unique pensée jusque dans ses moindres détails et maîtrisée jusqu’à la fin, pour livrer une œuvre que beaucoup continuent de placer parmi les plus réussies de notre siècle…
On notera tout de même la relation assez bien écrite entre les deux personnages principaux qui, durant tout le film, font de leur mieux pour se faire confiance et mener cette enquête à bien (même si quelques saillies censées être drôles sont surtout étranges et écrites maladroitement et nous font nous dire que certains de leurs comportements sont un peu bizarres et pas très crédibles). Mais la façon dont leur relation se termine sans tomber dans la facilité, alors que les deux commencent enfin à avoir des gestes attentionnés l’un pour l’autre, est assez appréciable (malgré un set-up/pay-off là aussi maladroit – le coup du poing en l’air – et une musique un peu sirupeuse d’Alexandre Desplat, que l’auteur de ces lignes trouve sinon plutôt bonne)…
Sorkin avait pourtant montré tout son talent pour orchestrer des récits optimistes et inspirants, notamment à travers ses séries À la Maison Blanche (The West Wing, 1999-2006), Studio 60 on the Sunset Strip (2006-2007) et The Newsroom (2012-2014). Mais malheureusement, un des observateurs les plus pertinents de notre époque livre cette fois une histoire poussive et échoue, malheureusement, à proposer une réflexion riche et intelligente sur un des sujets les plus importants de notre époque…
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