Photo du film ORWELL 2+2=5
Crédits : NEON

Orwell : 2+2=5, actualiser Orwell aujourd’hui

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Raoul Peck signe avec Orwell : 2+2=5 un documentaire dense et troublant, à la croisée de regards multiples, qui pousse le spectateur à s’interroger sur sa place dans le monde et sur les limites de ses propres renoncements.

Habitué des œuvres politiques, de I Am Not Your Negro au Jeune Karl Marx, le cinéaste s’inscrit ici dans une continuité presque évidente. Le choix de George Orwell comme figure centrale n’a rien de surprenant en soi ; ce qui frappe davantage, c’est la manière dont Peck actualise cette pensée, en faisant dialoguer passé et présent pour mieux éclairer les fractures contemporaines.

Dès les premières minutes, le film s’ancre dans la trajectoire biographique de l’écrivain, dont l’ambition première était de dénoncer le mensonge. Une posture que le réalisateur semble faire sienne : ne pas défendre une idéologie, mais s’attacher aux faits, quitte à déranger. Le film dépasse rapidement le cadre du simple documentaire pour devenir un objet hybride, presque méta-littéraire. Peck y déploie une forme d’intertextualité permanente : extraits de romans, archives personnelles, photographies, voix off omnisciente, images contemporaines.

L’ensemble fonctionne comme une mise en abyme, proche d’une construction romanesque où plusieurs strates narratives coexistent et se répondent. Cette richesse formelle, qui convoque autant le cinéma engagé de Ken Loach ou Michael Moore que des imaginaires plus dystopiques, de Minority Report à 1984, donne au film une ampleur certaine, même si les changements de point de vue manquent parfois de lisibilité et auraient gagné à être plus nettement marqués.

Un miroir tendu au spectateur

Ce qui relevait autrefois de la fiction dystopique chez Orwell semble aujourd’hui avoir pris corps dans le réel. En réactivant une œuvre vieille de plus de 80 ans, Peck ne se contente pas de la commenter : il montre à quel point elle irrigue notre présent, au point que la frontière entre fiction et réalité finit par se dissoudre. Pourtant, le film évite l’écueil du discours autoritaire : il ne dicte pas une manière de penser, il invite à réfléchir. Même Orwell n’est pas érigé en figure irréprochable ; ses propres contradictions, notamment son implication dans les mécanismes impérialistes, sont rappelées, ce qui renforce la complexité du propos.

L’un des aspects les plus marquants du documentaire réside dans la place qu’il accorde au spectateur, ou plutôt à notre condition de spectateurs. Depuis l’après-guerre, et plus encore ces dernières années, nos sociétés semblent s’être installées dans une forme de passivité face aux dérives politiques, technologiques et médiatiques. Le constat est inconfortable : ce qui inquiète n’est pas seulement ce que certains acteurs de pouvoir font, mais ce que nous leur avons collectivement permis de faire.

En ce sens, le film agit presque comme un miroir, renvoyant chacun à une forme de responsabilité diffuse. Ce délitement ne se limite pas à un espace géographique précis. Peck en montre au contraire la dimension globale, comme une maladie qui toucherait désormais l’ensemble des démocraties, y compris les plus établies. Médias concentrés entre quelques mains, réseaux sociaux transformés en chambres d’écho, capitalisme dérégulé, crises humanitaires reléguées à l’arrière-plan : tout semble concourir à une fragilisation systémique. À cela s’ajoute une transformation du langage lui-même, dans la lignée directe de 1984, où les mots sont redéfinis, vidés de leur sens, instrumentalisés. La vérité devient malléable, la contradiction difficilement tolérée, et le désaccord parfois perçu comme une menace.

Un film fort, malgré quelques limites

Le film pointe également un basculement plus insidieux : celui d’une société où la sécurité tend à primer sur les libertés individuelles, où l’intimité se monnaie, et où l’on accepte de plus en plus facilement de renoncer à ses principes au nom d’intérêts immédiats.

Dans ce contexte, le réel prend des allures de dystopie assumée, où certaines dérives – surveillance, manipulation, effacement – ne choquent presque plus. Pour autant, cette ambition se heurte parfois à ses propres limites. La profusion d’images, sans doute pensée comme un effet de saturation volontaire, finit par affaiblir le propos en le rendant redondant. Certaines archives retravaillées ou certains choix graphiques, notamment les textes animés et l’usage de l’intelligence artificielle, donnent une impression de facticité qui contraste avec la gravité du sujet. L’accumulation d’images d’actualité, souvent plus illustrative qu’analytique, tend aussi à étirer le film sans véritable valeur ajoutée, au risque d’en diluer l’impact.

Reste un geste fort : celui d’un film qui n’apporte pas de réponse mais ouvre une brèche. Orwell : 2+2=5 ne cherche pas à condamner, mais à rappeler qu’une société passive porte en elle les germes de sa propre destruction. Il ne s’agit pas tant de s’opposer à une tyrannie abstraite que de défendre, concrètement, des principes qui semblent chaque jour un peu plus fragilisés.

Et c’est là que Orwell : 2+2=5 fait mal : moins en annonçant l’effondrement qu’en suggérant que le plus inquiétant n’est peut-être pas qu’on nous force à croire que deux et deux font cinq, mais que nous finissions par ne plus juger utile de rappeler que cela fait quatre.

— Sarah FERDI

Cet article a été publié suite à une contribution d’un·e rédacteur·rice invité·e.
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