Trop longtemps difficile d’accès, JSA : JOINT SECURITY AREA, premier grand film du génial Park Chan-Wook, bénéficie pour la première fois d’une sortie cinéma à la hauteur de ses immenses qualités. Le public peut enfin le découvrir, à partir du 27 juin, dans des conditions optimales grâce à une superbe copie 4K proposée par La Rabbia. Inutile de vous préciser que c’est immanquable !

Nous sommes en Corée à l’aube des années 2000. Cela fait maintenant près de cinquante ans que le Nord et le Sud sont séparés et en état de guerre quasi-permanent. Dans le cinéma coréen du Sud, ce sentiment sourd de violence va se retranscrire de manière très frontale, par moment crue, nihiliste et désespérée à travers six cinéastes clés d’une Nouvelle Vague du cinéma d’auteur et de genre: Lee Chang-dong, Boog Joon-ho, Hong Sang-soo, Kim Jee-woon, Kim Ki-duk et Park Chan-wook. Ce dernier propose peut-être l’un des films les plus politiques du mouvement. Quand Park Chan-wook sort JSA, il n’a pas encore tourné « La trilogie de la vengeance » qui va rendre le réalisateur célèbre à l’international, notamment pour le cultissime Old Boy, sacré Grand prix au Festival de Cannes 2004. Le président du jury alors est Quentin Tarantino et n’a jamais caché son admiration sincère qu’il partage pour JSA : il l’a classé dans sa liste des meilleurs films sortis depuis 1992.

Trouvant enfin un public après deux tentatives ratées (Moon Is the Sun’s Dream en 1992, 3 Members en 1997), le troisième film de Park Chan-wook, énorme succès en Corée du Sud, lui permet de se définir comme un auteur à part entière. JSA jouit d’une réputation partout où il passe en festival mais reste très peu visible en France. Dans l’hexagone, sa première diffusion publique a lieu en 2005, après le succès d’Old Boy, au Festival Cinéma d’Alès Itinérances et sa mise en circulation en DVD trois ans plus tard. JSA bénéficie d’un bon bouche-à-oreille, voire d’un culte, soutenu par la réputation grandissante de son instigateur. Après une projection en 2016 au Festival Lumière, c’est désormais dans une sublime version 4K que le public peut découvrir pour la première fois, sur grand écran s’il vous plaît, un film trop longtemps difficile d’accès.L’histoire se déroule à la frontière de Panmunjeom où deux soldats nord-coréens sont retrouvés abattus. Cet incident diplomatique est d’autant plus grave que le coupable désigné se trouve être un soldat du sud, Lee Soo-hyeok. Afin de déterminer les circonstances de ces meurtres et éviter un conflit beaucoup plus grave, Sophie E. Jean, enquêtrice suisse d’origine coréenne, va confronter à la fois les responsables sud et nord-coréens du drame. Une fois cette situation initiale établie, un long flashback, prenant à lui seul la moitié du film, montre les tenants et aboutissants du drame, sa naissance, sa cause et son déroulement dramatique.

Film jonction de la fin des années 90, Park Chan-wook montre un goût déjà présent pour les expérimentations visuelles, notamment sur les premiers effets spéciaux numériques : en témoigne les quelques plans artificielles du vol d’une chouette au clair de Lune, seules traces datées de cette transition technologique au 21ème siècle. Voici la seule faute de JSA mais qui paraît bien dérisoire comparée à la générosité du film. En dehors de la stylisation léchée qui deviendra la marque de fabrique du réalisateur, le point fort de ce thriller demeure l’identification totale aux personnages principaux, acteurs premiers d’une tragédie géopolitique complexe qui les aliènent. Sur un sujet qui aurait pu paraître didactique, pesant, théâtrale et pédant, la subtilité dans l’écriture des personnages et leur interprétation surpasse tout discours péremptoire : Song Kang-ho et Lee Byung-hun sont alors à leurs débuts et vont devenir des acteurs clés, stars de cette nouvelle génération coréenne.

« Jusqu’où commence un pays et où débute celle de l’individu en son sein ? »

JSA se pose comme un manifeste, un crédo de ce qui va faire la patte du cinéma coréen des années à venir : la digestion des codes du thriller américain et leur assimilation à la culture et l’Histoire de leur société moderne. Cela passe par une esthétisation précise de ce huis-clos jouant à merveille sur l’espace limitée qu’offre cette frontière géographique. Park Chan-wook y appuie une lumière contrastée magnifique du chef-opérateur Kim Sung-bok, héritières des polars noirs américains de Jonathan Demme (Le Silence des agneaux) ou Brian de Palma (Snake Eyes). Des États-Unis, il récupère et décuple aussi ce goût opératique pour une violence lyrique qui contraste de manière presque grand-guignolesque avec des scènes humoristiques touchantes. Malgré le caractère outrancier du traitement, l’immersion du récit fonctionne et le spectateur s’implique émotionnellement à chaque rebondissement.

Cette amitié brisée au cœur du conflit semble appartenir à l’œuvre d’un autre cinéaste américain, étendard du Nouvel Hollywood, Michael Cimino. Mort cette année et dont le maudit Heaven’s Gate passait en copie restaurée au Festival Lumière 2016, l’influence de Cimino se ressent à travers chaque cadrage et JSA répond à son modèle américain en empruntant toute l’imagerie mythologique de Vilmos Zsigmond. Le crescendo émotionnel implacable du film n’est pas sans rappeler celui de The Deer Hunter où des hommes qui s’aiment, dos au mur, dans des conditions extrêmes, se révèlent et y trouvent le sens de leur vie comme leur mort. Jusqu’où commence un pays et où débute celle de l’individu en son sein ? Et quand bien même aurait-il trouvé son identité, peut-il y intégrer autrui sans le tuer ? JSA possède tous les codes du film de genre et lui fait accéder, à l’époque, à une reconnaissance critique qui dépasse le cadre des initiés.

Deux pays, deux armes, deux meurtres

Par son décor politique, le thriller dépasse son postulat prévisible d’enquête policière à twist pour s’inscrire au début d’un nouveau courant artistique fondateur. À partir des années 2000, le cinéma coréen, avec les films des cinq réalisateurs cités plus hauts, va autopsier sa mémoire, son passé, cause de tous les maux. Beaucoup de leurs films mettent en scène des personnages pris dans des engrenages où ils sont obligés de fouiller dans leurs souvenirs, responsables de leurs traumas intérieurs. La plupart du temps, il s’agit d’histoires de famille (Mother, 2009), d’inceste (Old boy, 2004) ou de peur (2 sœurs, 2003).

Dans JSA, l’enquêtrice Sophie E. Jean apprend pourquoi son père a été obligé de partir en Suisse, contre son gré et de manière violente. À partir de ce moment- là, son investigation la lie désormais de façon identitaire à la JSA et c’est une manière détournée pour Park Chan-wook de convoquer subtilement l’Histoire de la Corée avec son drame national, l’Incident du peuplier en 1976. Traiter le conflit éternel entre les deux Corées est un prétexte, un point de départ pour une étude de personnages comme tous les autres chef d’œuvres de Park Chan-wook, démarche similaire aux autres créateurs émergeants de son temps.

Julien Homère

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JSA : JOINT SECURITY AREA, sortie inédite en 4K pour un film majeur du cinéma coréen - Critique
Titre original : Gongdong gyeongbi guyeok JSA
Réalisation : Park Chan-Wook
Scénario : Park Chan-Wook, Seong-san Jeong, Kim Hyeon-seok, Lee Mu-yeong
Acteurs principaux : Kim Myoeng-su, Song Kang-Ho, Yeong-ae Lee
Date de sortie : 27 juin 2018
Durée : 1h50min
4.0Note finale
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