L’année dernière, nous étions deux (Lilyy Nelson et votre serviteur) à chroniquer nos aventures pendant le mythique Festival Lumière créé en 2009 au sein de la ville où « Le Cinéma est né », comme elle aime le rappeler (elle a bien raison). Cette année, il faudra vous en contenter, il n’y aura que la personne qui vous parle pour vous raconter ce qu’elle a vu pendant la 18e édition du Festival – eh oui, les autres membres de l’équipe n’étant pas disponibles ou étant tout simplement parisiens (quelle idée) et donc pas sur place.
En cette année 2026, qui met en lumière (vous l’avez ?) les frères Coen, le Festival investit également un autre lieu de la capitale du cinéma : le Grand Hôtel-Dieu. C’est donc dans le beau bâtiment du 2e arrondissement, juste à côté de la place Bellecour, que votre rédacteur a pu assister à son premier évènement du Festival qui n’était pas un film, mais une rencontre, en l’occurrence avec Jean-Baptiste Thoret, éminent historien et critique de cinéma, qui venait nous parler de son sujet favori : le cinéma américain.
En effet, c’est à l’occasion de la réédition d’un de ses nombreux livres (coécrit avec Bernard Benoliel), Road Movie, USA (Hoëbeke, 2011 puis Magnani Éditeur pour la réédition 2026) que J-B Thoret, chevelure jusqu’aux épaules, lunettes sur le nez et débit de parole soutenu, venait nous rappeler à quel point le genre du road movie analysait avec beaucoup de pertinence le cinéma américain, et donc la société du pays par extension…
Pour moi, le cinéma, c’est une leçon de vie.
La route pour aller mieux et pour vraiment rencontrer les gens
L’auteur, ancien critique de cinéma et réalisateur de documentaires depuis une dizaine d’années, nous raconte se rendre souvent aux États-Unis, pays dans lequel « l’espace fait la pensée » selon le professeur Pierre-Yves Pétillon cité par Thoret, et où « quand on ne va pas bien et qu’on a besoin de rebattre les cartes, on prend la route ». C’est « le seul moyen de rencontrer le pays et le peuple », nous dit Thoret, qu’on imagine facilement sur le bitume, les cheveux au vent, quand il nous raconte aimer se rendre sur des lieux de tournage lors de ses fréquents voyages outre-Atlantique. Il nous partage par exemple comment il a convaincu Michael Cimino de le laisser le suivre pour s’entretenir avec lui, alors que le réalisateur avait pourtant coupé les ponts avec le monde de la critique, finissant par accepter en emmenant le français avec lui sur la route pendant une semaine, direction Mingo Junction, petite ville de l’Ohio, un des lieux de tournage de Voyage au bout de l’enfer (The Deer Hunter, 1978). Ressortant du périple avec « 45 heures d’enregistrement », Thoret eut l’idée d’en faire un documentaire qui serait guidé par la voix du réalisateur, ce qui donnera, en 2021, Michael Cimino, un mirage américain.
Car après de nombreuses et diverses expériences en tant que critique à proprement parler, Thoret décida vers 2016 que cette forme de travail ne lui convenait plus vraiment, et se concentra plus sur la réalisation et les livres. Avec donc, les trois quarts du temps, le cinéma américain comme sujet d’analyse…
Il n’y a qu’à l’écrit qu’on peut vraiment être lucide sur nos pensées.
Tout ça pour dire…
Avec une passion traduite par un débit rapide et un flux quasi ininterrompu (il est le premier à blaguer sur le fait qu’il « part trop loin ») qu’il termine à chaque fois en se recentrant avec un « tout ça pour dire… », le monsieur nous rappelle que l’expression road movie a émergé à la fin des années 60, et plus précisément en 1970 après Easy Rider (Dennis Hopper, 1969). Devant un public attentif, dans l’espace aménagé au 1er étage de la Cité de la Métropole de Lyon du Grand Hôtel-Dieu, J-B Thoret analyse qu’il y a un avant et un après Easy Rider (avant, il y a l’élection de Richard Nixon ou encore les attaques de Charles Manson, et après, le road movie devient « désenchanté »). Mais l’historien remonte bien plus loin pour situer le genre, considérant Le Magicien d’Oz (The Wizard of Oz, Victor Fleming, 1939) et Les Raisins de la colère (The Grapes of Wrath, John Ford, 1940) comme deux films « matriciels » pour un des genres américains par excellence, avançant également qu’il n’y a « pas forcément du macadam pour qu’il y ait road movie, ce qui compte c’est le trajet » ou encore que « les meilleurs se terminent mal ».
Relancé régulièrement par l’animateur de la rencontre pour lequel le job est facile tant l’intervenant est aussi lancé qu’une moto ou une voiture sur une immense route déserte du pays de l’oncle Sam, Thoret nous rappelle l’importance de John Ford en cinéaste qui analyse l’Amérique ; cite le critique Serge Daney, qu’il admire, à propos des Dents de la mer (Jaws) ; parle de Sam Peckinpah ; fait un petit détour vers le Mal et la question du champ et du hors-champ en évoquant Tobe Hooper et John Carpenter (cinéastes sur lesquels il a écrit) avant de répondre à la dernière question qu’on lui pose : « Que pensez-vous du cinéma américain contemporain ? ».
Aujourd’hui, il y a très peu de films dont on attend des réponses.
Et Thoret, déclarant que pour lui le cinéma est « une leçon de vie », de répondre qu’avant, les films avaient une vraie importance dans le sens où ils pouvaient nous éclairer sur des sujets, alors que – s’il ne dénigre pas la qualité de ce qui peut sortir de nos jours – selon lui : « Aujourd’hui, il y a très peu de films dont on attend des réponses »…
Puis de lancer, amusé et enthousiaste, espérer pouvoir expérimenter à nouveau la découverte d’un film comme La Horde Sauvage (The Wild Bunch, Sam Peckinpah, 1969) : « Vous imaginez avoir 20 ans aujourd’hui et découvrir ça ?? […] Moi je serais perdu devant tout ce qu’il y a à découvrir sur le cinéma américain, je ne saurais pas par quoi commencer… »
Ne pas fermer les yeux – Tribune
La communauté ciné/séries francophone prend la parole sur ce que le Rassemblement National représente pour le cinéma français, le CNC et la liberté de création.
Lire la tribune et cosigner →
