Il y a des rencontres qui n’auraient jamais dû exister. En 1976, pourtant, Superman et Spider-Man se sont retrouvés sur la même page, et cette anomalie éditoriale s’est transformée en tradition qu’on ressort tous les cinquante ans, comme un bon vin qu’on n’ose pas ouvrir. En 2026, Urban Comics rouvre le dossier avec deux nouveaux diptyques, Batman/Deadpool et Superman/Spider-Man, l’occasion de raconter comment deux maisons rivales ont appris, de loin en loin, à se prêter leurs plus grandes stars.
1976, le choc de deux mondes qui ne devaient jamais se croiser
Pour comprendre ce qui se joue aujourd’hui, il faut remonter à ce fameux mois de janvier 1976. DC et Marvel viennent alors de se tester une première fois sur l’adaptation du Magicien d’Oz, un galop d’essai sans grand risque. Mais avec Superman vs. The Amazing Spider-Man : la bataille du siècle, c’est autre chose qui se joue : pour la toute première fois, les deux industries alignent leurs personnages les plus emblématiques dans un seul et même récit.
Le scénario est signé Gerry Conway, déjà passé par les deux maisons, et le dessin revient à Ross Andru. Leur histoire réunit Superman et Spider-Man, d’abord manipulés pour s’affronter, avant de faire cause commune contre une alliance improbable entre Lex Luthor et le Docteur Octopus. Dans le supplément qui accompagne la réédition, Stan Lee raconte l’enthousiasme presque naïf des équipes de l’époque, quand Carmine Infantino avoue, plus terre à terre, que personne n’y croyait vraiment sur le papier. Il faut croire que les mauvaises idées, parfois, font les meilleurs comics.
La couverture, elle, a son histoire à part. Dick Giordano a repris au crayon puis à l’encre les esquisses de Ross Andru pour trouver la posture parfaite des deux héros, et le choix du décor n’avait rien d’anodin : fallait-il planter la scène sur les gratte-ciel de New York, ou sur l’Empire State Building ? C’est finalement un site plus neutre, du côté de King Kong, qui a été retenu, avec un soin tout particulier pour que ni les silhouettes ni les logos des deux héros ne prennent le pas l’un sur l’autre. Rien n’était laissé au hasard, comme si chaque détail devait prouver que personne, chez DC ou chez Marvel, n’était venu là pour s’effacer.






2026, le retour d’un partenariat qu’on croyait enterré
Plus de vingt ans après leurs dernières retrouvailles, DC et Marvel remettent le couvert avec deux diptyques coup sur coup : Batman / Deadpool puis Superman / Spider-Man. Le principe reste le même qu’en 1976, un même événement raconté sous deux angles, avec cette fois une avalanche de scénaristes et dessinateurs des deux maisons.
Sur le papier, l’exercice pourrait n’être qu’un coup marketing de plus. Dans les faits, ce qui frappe surtout, c’est l’audace de certains choix de duos. Voir Wonder Woman et Captain America débattre de leur conception de la justice, ou Constantine et le Docteur Strange comparer leurs egos de magiciens, ça dépasse largement le simple gadget commercial : ce sont deux visions du genre super-héroïque qui se toisent, se jaugent, et finissent par se respecter.
Et puis il y a Deadpool. Il fallait s’y attendre : dans ce diptyque qui porte son nom, c’est bien lui qui finit par tirer la couverture à lui. Le récit principal, L’affaire du baiser cosmique, signé Grant Morrison au scénario et Dan Mora au dessin, l’envoie affronter aux côtés de Batman une certaine Cassandra Nova, importée de l’univers des X-Men. Morrison, connu pour son goût des ruptures de ton et des mises en abyme, laisse le mercenaire briser allègrement le quatrième mur, dans un résultat aussi bavard que réjouissant. Le pari n’était pourtant pas gagné d’avance : faire cohabiter le sérieux quasi mythologique de Batman avec l’ironie perpétuelle de Deadpool aurait pu vite tourner à la private joke qui s’essouffle. Le dessin de Dan Mora, généreux et spectaculaire, fait le reste. Résultat, une mayonnaise qui prend, contre toute attente, et qu’on ne regrette pas d’avoir goûtée.









Le diptyque Superman / Spider-Man creuse un sillon différent, plus intime. Le récit principal, porté par Mark Waid et Jorge Jiménez, réunit Clark Kent et Peter Parker dans une enquête commune contre Brainiac et le Docteur Octopus. Mais ce sont surtout les récits courts qui donnent au recueil sa vraie saveur. Jimmy Con Carnage, signé Matt Fraction et dessiné par Steve Lieber, envoie l’inénarrable Jimmy Olsen affronter Carnage à New York, avec un humour noir qui tranche joliment avec le reste du sommaire. Et le face-à-face entre Lois Lane et Mary Jane Watson, écrit par Tom King et dessiné par Jim Lee, offre un moment plus tendre, presque en retrait de l’action, qui montre que ce genre de crossover peut aussi se permettre de ralentir.















Où en est vraiment le partenariat aujourd’hui ?
Reste la question que tout lecteur se pose forcément : et après ? Le partenariat DC / Marvel ne s’arrête pas à ces deux diptyques imprimés. Aux États-Unis, deux nouveaux crossovers existent déjà sous une forme numérique, pensée pour une lecture en défilement vertical : The Flash / Fantastic Four et Supergirl / Blade. Ces récits doivent rejoindre le format papier via un recueil américain, Cosmic Kiss Caper & Other Stories, prévu pour la rentrée aux États-Unis.
À ce jour, aucune édition française de ces webtoons ni de ce recueil n’a été annoncée par Urban Comics. Le partenariat est donc bel et bien vivant outre-Atlantique, mais rien ne garantit encore qu’il traversera l’Atlantique sous cette forme précise. On préfère vous le dire tout net plutôt que de vous laisser rêver d’une sortie qui, pour l’instant, n’existe que dans nos têtes et sur les serveurs américains.
Urban Comics, l’éditeur qui aime les coups audacieux
Ce genre de pari éditorial n’est pas vraiment une surprise venant d’Urban Comics. La maison, filiale de Dargaud, s’est construite en 2011 en récupérant la licence DC des mains de Panini, dans un contexte où les comics avaient plutôt mauvaise réputation commerciale en France. Le lancement s’est fait au meilleur moment possible, en pleine relance éditoriale de DC avec le New 52, et porté par le succès au cinéma de The Dark Knight Rises. En quelques années, Urban est devenu le deuxième éditeur de comics en librairie dans l’Hexagone, juste derrière Delcourt et son Walking Dead, mais devant Panini.
Un tel historique explique sans doute pourquoi Urban a pu se positionner sur les deux faces de ces diptyques DC / Marvel, plutôt que de laisser Panini reprendre le versant Marvel comme la logique de licence l’aurait suggéré. C’est aussi ce genre d’audace qui donne à ce partenariat toute sa saveur, un pari qui aurait pu rester anecdotique et qui s’impose finalement comme un vrai événement éditorial. Pour l’instant, le dossier reste ouvert. Et vu le nombre de super-héros encore disponibles des deux côtés, la suite promet d’être savoureuse.
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