Une fois n’est pas coutume, avec la minisérie Ripley (2024), Netflix livre une véritable leçon de cinéma. Quand adaptation semblait récemment se confondre avec imitation, c’est un regard nouveau sur l’œuvre originale qui nous est présenté.
La chose était risquée. On ne présente plus Tom Ripley, personnage introduit par Patricia Highsmith dans son roman Monsieur Ripley (1955) et connu pour sa profonde complexité morale, maintes fois adapté sur le grand écran. Relevons notamment les interprétations d’Alain Delon dans Plein Soleil (René Clément, 1960) et Matt Damon dans Le Talentueux Mr Ripley (Anthony Minghella, 1999). Réadapter un tel roman était donc risqué, et pourtant force est de constater un résultat plus que réussi.
Adapter Ripley, oui. Mais quel Ripley ?
L’œuvre portant son nom, il était impératif de définir le personnage de Ripley. Cela d’autant plus qu’au-delà d’une griseur morale bien affirmée, le reste de sa personnalité restait de l’ordre du mystère. La série répond alors avec brio : il n’y a pas de définition de Ripley qui saurait se concilier avec son temps.
Le titre l’annonce : il n’y a dès lors plus de « Monsieur Ripley » qui tienne, ce sera seulement Ripley. Le choix est particulièrement intéressant par rapport au cadre historique choisi, celui des années 50-60, marqué par une rupture encore très forte entre l’homme et la femme, tant au niveau vestimentaire que des comportements attendus d’eux. Et les épisodes ne feront que confirmer la justesse de ce titre, puisque Tom Ripley est loin de correspondre aux carcans sociaux de la période. Et pour cause, il fera face aux différentes illustrations de la masculinité dominante : le riche armateur Herbert Greenleaf (Kenneth Lonergan), incarnation d’un jeune « American way of life » ; son fils Richard « Rickie » Greenleaf (Johnny Flynn), golden boy rebelle ; Pietro Ravini (Maurizio Lombardi), charismatique inspecteur à la voix d’outre-tombe.
Le personnage de Ripley, magnifié par l’interprétation d’Andrew Scott, apporte ainsi une vraie fraîcheur : dans sa théâtralité, son côté fantasque, et dans une moindre mesure son ambiguïté sexuelle, il apparaît en décalage avec la plupart des personnages assez monochromes qui l’entourent, ce qui en fait un anti-héros passionnant à suivre malgré la monstruosité de ses actes. Et justement, le choix d’Andrew Scott s’avère particulièrement pertinent : l’acteur, ayant connu les planches, parvient avec justesse à concilier la gestuelle propre au théâtre avec la retenue propre aux séries TV.
Dire l’Italie
Mais au-delà de tout l’intérêt que l’œuvre parvient à soulever autour d’un personnage que l’on adore révulser, la série se détache particulièrement par son refus de se contenter d’une énième adaptation du roman original. Elle fait le pari de saisir le personnage mais aussi son environnement, l’Italie. Un environnement que l’on cherche à comprendre, à disséquer dans toute sa profondeur artistique. Ripley n’est pas un simple thriller, c’est aussi l’occasion de rendre hommage à tout un pays.
C’est d’abord le cadre en lui-même qui est exploité : on filme le petit village d’Atrani sous tous ses angles, tant au niveau de la mer que de la fenêtre de la villa perchée à son sommet. On ne rechigne pas à accompagner Tom lorsqu’il traverse la corniche puis le village en bus, puis monte et descend inlassablement les rues à la recherche de Dickie dans les premiers épisodes. On raconte ainsi l’Italie des petits villages, des bourgs. Mais on ne délaisse pas pour autant l’Italie des villes, des monuments et lieux touristiques : on voyage rapidement pour Rome, la Sicile, puis enfin Venise.
Au-delà du territoire, l’Italie est aussi omniprésente dans ses arts. On ne saurait visionner la série sans penser au cinéma de Federico Fellini ou Roberto Rossellini, références d’ailleurs pleinement assumées par Robert Elswit, directeur de la photographie. Des cadrages aux noirs et blancs très contrastés, le rappel est constant. Cela permet par la même de transmettre certaines idées dans l’implicite : on retrouve à l’état brut le faste, le désir, la fascination, qui traversaient déjà La Dolce Vita de Fellini (1960). C’est de même la chanson qui est mise à l’honneur, notamment avec l’interprétation d’Il Cielo in una stanza (Gino Paoli) dans une scène à la limite du réel montrant les personnages de Ripley et Dickie dans un état de fascination aux limites entre le réel et l’irréel.
C’est ensuite l’omniprésence du Caravage, artiste présenté comme une forme de miroir aux actions de Ripley, dont on pourra admirer tant les tableaux que des fragments de reconstitution de sa vie. C’est enfin la langue italienne, avec des rôles mineurs presque exclusivement occupés par des Italiens s’exprimant comme tels, ainsi que le choix d’un Tom Ripley conversant à moitié dans ce langage, ce qui renforce l’authenticité revendiquée.
Si tout cela ne saurait tout de même résumer l’Italie, c’est un large aperçu qui est donné au spectateur, faisant presque de la série un voyage à part entière.
Le retour du roman noir au premier plan
La série refuse d’entrer dans la facilité et fait le choix de respecter non seulement l’histoire mais aussi et surtout le ton du matériau original. C’est ainsi que les lenteurs ne sont pas prohibées mais au contraire exploitées avec brio.
L’épisode 5, après une brutale scène de meurtre, est presque entièrement consacré à voir Ripley déplacer et essayer de faire disparaître le cadavre.
Nous le suivons dans chaque couloir, chaque rue, à chaque accroc. La série n’écarte pas les lenteurs, elle les intègre : la tension ne retombant pas, voir s’enchaîner 40 minutes presque dénuées du moindre dialogue ne pose aucune difficulté. La série saisit finalement ce qui fait l’essence du roman noir : une sorte de tension omniprésente mais pourtant non palpable qui suit les personnages tout au long, une atmosphère toujours à la lisière entre le captivant et l’étouffant. L’harmonie entre scénario et photographie est presque magique, tant les deux se complètent naturellement pour créer une ambiance unique.
C’est donc cela qui fait la force de Ripley : conjuguer une adaptation qui respecte son œuvre originale avec un véritable parti pris dans le récit qui en est fait.
Cet article a été publié suite à une contribution d’un·e rédacteur·rice invité·e.
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