Un baiser de convenance tout en haut de l’affiche et, juste derrière, un défilé de haches, de bombes artisanales et de gourous en roue libre. Le podium JustWatch de la semaine raconte une drôle d’histoire, celle d’un public qui réclame du sucre mais n’arrive pas à détourner les yeux du sang.
Il y a des semaines où le classement streaming ressemble à une vitrine de confiseur. Celle-ci a plutôt des airs de salle d’audience. Tout en haut, certes, une comédie romantique. Mais le rideau à peine levé, on voit défiler un mathématicien poseur de bombes, un coach en développement personnel qui perd pied, une héritière de Nouvelle-Angleterre soupçonnée d’avoir tué son père et sa belle-mère à la hache, deux flics de l’espace penchés sur un cadavre du Nebraska et un colosse qui distribue les coups au nom de la vérité. Le podium hebdomadaire établi par JustWatch, notre partenaire, pour la semaine du 21 au 27 septembre, dessine un public qui réclame du sucre sans parvenir à détourner les yeux du sang. Précision d’usage : ce classement mesure l’intérêt des internautes (clics vers les plateformes, ajouts en liste de suivi), pas une audience au sens strict. Il n’en dit pas moins beaucoup de nos envies.
The Love Hypothesis, l’expérience amoureuse qui a tout balayé
Mis en ligne le 23 septembre sur Prime Video, The Love Hypothesis n’a eu besoin que de cinq jours pour s’emparer de la 1re place. Le point de départ tient du vaudeville de laboratoire. Olive Smith, doctorante à Stanford, embrasse sur un coup de tête Adam Carlsen, le professeur le plus redouté du département, pour convaincre sa meilleure amie Anh qu’elle a tourné la page et qu’elle peut sortir sans remords avec Jeremy. Contre toute attente, l’intéressé accepte de prolonger la mascarade, contrat et règles à l’appui. Reste à savoir combien de temps une fausse relation résiste aux vrais sentiments, et Claire Scanlon, déjà aux commandes de The People We Hate at the Wedding, ne fait pas vraiment mystère de la réponse.
Ce qui se joue ici dépasse pourtant la simple rom-com du dimanche soir. Le film adapte le best-seller d’Ali Hazelwood, paru le 14 septembre 2021 et vendu à plus de 750 000 exemplaires dans le monde selon The Bookseller, dont l’origine a de quoi faire sourire : une fanfiction Star Wars consacrée au couple Rey et Kylo Ren, publiée sur la plateforme AO3, où son agente l’a repérée, comme la romancière l’a raconté à Collider. Lili Reinhart, révélée par Riverdale, et Tom Bateman héritent donc d’une communauté de lectrices qui connaît chaque réplique par cœur et attend son Adam au tournant. Le classement laisse penser que ce public-là a répondu présent, et vite.
De Harvard aux séminaires de Gourou, l’emprise comme fil rouge
Juste derrière, changement radical de température. Disponible sur Netflix depuis le 25 septembre seulement, Unabomber décroche la 2e place en trois jours. Le Danois Janus Metz (Borg McEnroe) remonte à la source. En 1958, Ted Kaczynski, prodige des mathématiques âgé de 16 ans, entre à Harvard et devient l’un des sujets des expériences psychologiques controversées menées par le professeur Henry Murray, campé par Russell Crowe. Jacob Tremblay prête ses traits au jeune Kaczynski, tandis que Shailene Woodley joue Joanne Miller, l’agente du FBI lancée des années plus tard sur la piste du poseur de bombes, un personnage inventé pour les besoins de la fiction. Le film alterne les deux époques et préfère la fabrique d’un esprit brillant et isolé à la reconstitution des attentats qui, de 1978 à 1995, ont fait trois morts et vingt-trois blessés. Le pari laisse la critique plutôt froide, avec 31 % d’avis favorables sur Rotten Tomatoes (16 critiques) au 25 septembre selon Forbes, un score encore mouvant, mais la curiosité du public ne semble pas en souffrir.
L’emprise, encore, avec Gourou, 3e du classement. Sorti en salles le 28 janvier dernier, le thriller de Yann Gozlan connaît une seconde vie depuis son arrivée sur Canal+ à la mi-septembre, en plus de sa disponibilité en VOD. Pierre Niney, coproducteur du film et à l’origine de son idée, y retrouve le cinéaste pour la troisième fois après Un homme idéal et Boîte noire. Il campe Matt Vasseur, le coach en développement personnel le plus suivi de France, capable de transformer une salle de séminaire en messe électrique. Dans une société qui a sacralisé la réussite individuelle, il vend de la catharsis à la chaîne, jusqu’à ce que les critiques et les appels à encadrer sa profession fissurent l’idole. S’ensuit une fuite en avant, aux frontières de la folie et peut-être de la gloire. Détail pour cinéphiles attentifs : le personnage porte le même nom de famille que ceux que Niney incarnait déjà dans les deux précédents films du duo, un clin d’œil de Gozlan pour relier ses films entre eux. Voir Unabomber et Gourou se suivre sur le podium n’a rien d’anodin : deux récits de manipulation des esprits, deux hommes persuadés d’avoir raison contre tous.
Lizzie Borden, la hache et le trône
Côté séries, la hache a tranché. 3e la semaine précédente, Monstre : L’histoire de Lizzie Borden grimpe à la 1re place. Mise en ligne en intégralité le 17 septembre sur Netflix, cette quatrième saison de l’anthologie de Ryan Murphy et Ian Brennan nous ramène en 1892, à Fall River, dans le Massachusetts. Ella Beatty y incarne Lizzie Borden, jeune femme étouffée par un foyer victorien d’une rigidité de corset et liée à la domestique Bridget « Maggie » Sullivan (Vicky Krieps) par une relation que la série choisit de romancer. Quand son père Andrew (Charlie Hunnam, qui jouait Ed Gein la saison précédente) et sa belle-mère Abby (Rebecca Hall) sont retrouvés massacrés à coups de hache, l’opinion publique a déjà désigné sa coupable. Le procès, ultra-médiatisé, se conclura pourtant par un acquittement, et l’affaire n’a jamais été officiellement résolue.
Entre ambiance gothique et tension psychologique, la franchise s’aventure pour la première fois du côté d’une figure féminine, après Jeffrey Dahmer, les frères Menendez et Ed Gein. Et la recette fonctionne toujours : selon TheWrap, Netflix revendique 12,1 millions de vues dans le monde entre le 17 et le 20 septembre, ce qui en fait son titre le plus vu de la semaine, films et séries confondus, pour un démarrage quasi identique à ceux des saisons consacrées à Ed Gein (12,2 millions) et aux frères Menendez (12,3 millions). On peut tiquer devant cette mécanique du true crime à la chaîne, mais difficile de nier qu’elle aimante toujours autant.
Lanterns et Reacher, enquêtes en terres hostiles
Plus inattendue, la percée de Lanterns, qui se hisse à la 2e place alors qu’elle ne figurait pas sur le podium la semaine précédente. Diffusée au rythme d’un épisode par semaine sur HBO Max depuis le 17 août, la série du nouvel univers DC envoie Hal Jordan (Kyle Chandler), légende du Corps des Green Lantern, et John Stewart (Aaron Pierre), jeune recrue, enquêter sur un meurtre à Rushville, bourgade du Nebraska qui cache bien son jeu. Derrière ce crime en apparence isolé se profile un mystère aux ramifications cosmiques. Oubliée, la débauche numérique du Green Lantern de 2011 avec Ryan Reynolds : le showrunner Chris Mundy, passé par True Detective : Night Country, assume un polar de l’Amérique profonde, et DC Studios revendique ouvertement la filiation avec True Detective. À l’approche du final, attendu le 5 octobre en France, la série regagne du terrain.
Reacher, enfin, recule d’un cran et passe de la 2e à la 3e place. Dix jours après le final de la saison 4, mis en ligne le 16 septembre sur Prime Video en même temps que le spin-off Neagley, Alan Ritchson n’a visiblement pas fini de faire parler ses poings. Le principe, lui, n’a pas varié d’un iota depuis la première saison : un ancien militaire débarque quelque part, flaire le mensonge et démonte méthodiquement tous ceux qui s’acharnent à enterrer la vérité. C’est précisément ce qu’on vient chercher.
Une romance pour la façade, des monstres pour le reste : cette semaine, le streaming assume pleinement son double visage.
Ne pas fermer les yeux – Tribune
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