Sur l’île de Pâques, peu avant le coup d’État chilien de 1973, John Malkovich et Sam Rockwell font rire de ce qui ne devrait pas l’être. Mais derrière la satire de Martin McDonagh se glisse une question moins confortable : et si l’histoire n’avait rien appris à personne ?
Comment ne pas penser à Une bataille après l’autre face à Wild Horse Nine ? Un an après le film plébiscité de Paul Thomas Anderson, Martin McDonagh propose sa propre itération de la comédie-thriller politique. Et il faut dire que les points communs sont nombreux, à commencer par le parti pris scénaristique de remonter le temps pour dévoiler les racines des déviances autoritaires des États-Unis d’aujourd’hui. Dans Wild Horse Nine, le commentaire géopolitique est enrobé dans l’humour noir typique des films de McDonagh, ce qui en fait une satire efficace et délectable.
C’est en quelque sorte entre Une bataille après l’autre et Sept psychopathes (où McDonagh atteint des sommets de comédie noire) que se positionne le nouveau film du réalisateur irlandais, qui après un détour par ses terres d’origine dans Les Banshees d’Inisherin, en revient au peuple dont il parle si bien, les Étatsuniens.
On suit en effet deux agents de la CIA plus américains que nature, Chris (John Malkovich) et Lee (Sam Rockwell), qui quittent Santiago peu avant le coup d’État militaire de 1973 afin de se rendre – pour des raisons initialement mystérieuses – sur l’île de Pâques. L’un est un vétéran réac’ à la grande gueule et à la mémoire vacillante, l’autre son fidèle associé chargé de l’empêcher de dévoiler leur statut, ou pire, le coup d’État que prépare le gouvernement américain. Les acteurs campent génialement ces rôles à multiples facettes, et le film ne pourrait atteindre un tel niveau de profondeur sans eux. C’est surtout Malkovich, aussi féroce que vulnérable, qui tire son épingle du jeu, épaulé par un scénario qui lui sert véritablement de faire-valoir. Sur son personnage repose tout l’équilibre du film, et plus encore l’articulation essentielle entre comédie et drame.
Comme dans l’un de ses films précédents, Bons baisers de Bruges, McDonagh s’amuse à expatrier ses personnages pour filmer leur inaptitude, voire leur refus, à s’adapter hors de leur pays. Dans Wild Horse Nine, cette hétérogénéité culturelle donne lieu à une série de confrontations loufoques, notamment autour du mépris pour la notion d’« indigène » : « Vous êtes trop jeunes pour connaître ce mot », raille Chris face à deux étudiantes chiliennes éberluées. Du nom de l’île aux « têtes » qui s’y trouvent, le voyage des deux collègues se fait sous l’égide du politiquement incorrect. Mais ce voyage n’est pas anodin, et derrière ce duo comique se dissimule une couche de mélancolie qui s’infuse peu à peu dans leurs vacances.
En effet, à l’image du personnage de Lee, Wild Horse Nine est bien plus qu’une comédie loufoque et acerbe. Martin McDonagh articule une réflexion approfondie autour de la notion de mémoire, au sens propre comme au sens figuré. Tant au niveau politique qu’individuel, il est question de l’héritage d’une époque sur une autre – sur la nôtre ; en d’autres termes, il est question de la trace que laisseront les personnages et leurs actions après leur mort. C’est à travers ce dispositif que se construit la critique politique de McDonagh. Car regarder en arrière comme il le fait permet non seulement de pointer les origines de problématiques actuelles, mais aussi de souligner à quel point l’histoire se répète. Et le gouvernement trumpiste est loin de contredire cette théorie…
Wild Horse Nine pourrait se découper en deux temps. Une première partie où le commentaire politique est traité par la comédie, sous la forme relativement traditionnelle du « buddy movie ». C’est principalement là que l’humour noir fait son effet, servi par un scénario aux dialogues ciselés et délicieusement cinglants qui témoigne une fois encore du talent scénaristique de McDonagh.
La seconde partie du film, plus dramatique, vire vers le thriller et se clôt, comme souvent chez McDonagh, avec un bouquet final sanglant. La transition entre comédie et drame a beau être fluide, les joutes verbales que signe McDonagh sont si jouissives qu’on ne peut que regretter leur quasi-absence vers la fin, surtout quand on compare avec celle de Sept psychopathes, qui marquait le point culminant du film et permettait une explosion finale jubilatoire. Toutefois, le poids et l’urgence du message politique dans le contexte actuel justifient un dénouement plus austère : l’heure n’est plus à la plaisanterie déjantée.
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