Photo du film Joker et A Normal Family
Crédits : Warner Bros. France / Hive Media Corp & Mindmark

Joker et A Normal Family : ce que vaut une vie selon la société

Que peuvent bien avoir en commun les films Joker de Todd Phillips et A Normal Family de Hur Jin-ho ? A priori rien, mais après réflexion, tout. Partant d’une scène de départ comparable, les deux films ne cesseront de se croiser et de se répondre dans les questionnements qu’ils soulèvent, tant à l’égard de la morale que de nos sociétés modernes.

Joker et A Normal Family : tout les oppose, sauf une scène

A priori, tout semble opposer Joker (Todd Phillips, 2019) et A Normal Family (Hur Jin-ho, 2023). L’un a été un succès tonitruant au box-office, l’autre a connu une sortie au cinéma bien plus feutrée. L’un est américain, l’autre est coréen. L’un traite de la transformation de l’un des méchants les plus iconiques du cinéma, l’autre semble se concentrer sur une simple famille coréenne. Pourtant, les deux films se rejoignent sur un point bien précis. Leur point de départ est une scène comparable : l’agression d’une personne en marge de la société par des jeunes de bonne famille. À partir de ce point, les deux films n’auront de cesse de se répondre, de se croiser, interrogeant nos sociétés actuelles.

Autopsie d’un meurtre (mais sans James Stewart)

Le décor est le même. En plein milieu de la nuit, des jeunes promis à un brillant avenir par la société moderne (uniforme de lycéen ou costume trois-pièces compris) décident, pour s’amuser, de s’en prendre à une personne considérée comme en marge de la société : une personne souffrant d’un trouble psychique dans Joker et un sans-abri dans A Normal Family. De là, les films prennent des directions différentes, bien que tout déraille dans les deux cas : le premier film voit Arthur utiliser son revolver pour éliminer ses trois agresseurs, le second voit les deux adolescents battre à mort le sans-abri.

À compter de ce point, les deux œuvres s’attacheront, sous la forme d’un antagonisme de classes, à présenter les réactions de chacun. Des réactions qui expriment de manière éloquente la différence de traitement que peut accorder la société à des situations ayant pourtant commencé de la même manière.

Du côté de Joker, on assistera au déchaînement d’une violence aux formes multiples. Tandis qu’Arthur emploie tous les moyens à sa disposition, du revolver aux ciseaux, pour se venger de toutes les personnes jugées responsables de sa condition, les actes de violence sociale commis par la haute société et les institutions à l’encontre de la population constituent un arrière-plan durable (les propos de Thomas Wayne à l’encontre d’une populace meurtrière, les coupes financières de la mairie privant Arthur d’un accompagnement social et de médicaments indispensables). Face à cela, une colère populaire monte et amènera à l’affrontement brutal avec les forces de police. Ainsi, le cœur du film est fait d’une violence grandissante, le début ainsi que la fin – d’ailleurs marqués par des scènes jumelles voyant Arthur face à une thérapeute – constituant les seuls moments de calme.

À l’inverse, du côté de A Normal Family, à l’agression succèdera une accalmie chargée de tension, mais une accalmie quand même. Rien ne se passe. Le pourquoi est parfaitement résumé par le personnage de Hye-yoon : l’espérance de vie moyenne en Corée est de 84 ans, mais de 46 ans seulement pour les « clodos », donc, finalement, c’était dans l’ordre naturel des choses qu’il meure. Au fond, cette réaction offusque les parents, mais c’est ce que toute la société pense implicitement, à travers le traitement qu’elle fera de l’affaire. Par ailleurs, même dans la conversation entre les parents, il est évident que ce n’est pas le sort du sans-abri en lui-même qui les inquiète, mais plutôt l’idée que leurs enfants s’écartent de ce qu’ils considèrent comme acceptable :

— Yeon-kyung : « Sans cette histoire, personne n’aurait jamais entendu parler de ce maudit sans-abri. Il aurait très bien pu mourir de froid lors du prochain hiver. Tu comptes détruire l’avenir de Si-ho pour quelqu’un d’aussi insignifiant ? »
— Jae-wan : « C’est ce qu’ont dit les enfants le plus important. »

Alors que la scène de départ est comparable à celle vue dans Joker (des humains en tuent d’autres), tout diverge à cause de la qualité sociale du tué. Le déroulé des évènements est suffisamment éloquent pour que l’on y perçoive toute la critique formulée par les films à l’encontre de nos sociétés modernes. Et le silence fait sur les sombres agissements passés de Thomas Wayne dans Joker n’en sera que le rappel.

Une — ou plusieurs — partie(s) de cet article parle de l’intrigue et en dévoile certains aspects. Il est donc vivement conseillé d’avoir vu le film avant de le lire. On vous a prévenu !

« You Get What You F****** Deserve ! » : dépasser la morale… mais à quel prix ?

Au-delà, les deux films ont cela en commun qu’ils abordent le dépassement progressif de la moralité sociale par leurs protagonistes. Arthur Fleck semble initialement avoir admis comme une évidence que son trouble mental devait le pousser à adopter un certain comportement en retrait, à refuser le conflit avec ses pairs. Et tout le long-métrage le verra renverser ce rôle social pour pouvoir devenir (ou parfois rêver de devenir) l’être auquel il aspire, au mépris des conventions sociales. De même, A Normal Family verra le personnage de Jae-gyu, médecin engagé dans l’humanitaire – donc, au contraire d’Arthur, une forme d’idéal social –, défier la morale. Et ce, avec pour détonateurs les scènes jumelles voyant une voiture renverser un homme, scènes marquant le début comme la fin du film.

Là encore, la structure de ce second film semble répondre à celle de Joker : quand ce dernier alternait calme-déchaînement de violence-calme, A Normal Family en est le parfait miroir, alternant violence-accalmie-violence. Ainsi, ces deux instants de brutalité situés aux extrémités du long-métrage seront les deux véritables étapes que franchira le personnage de Jae-gyu pour finalement s’écarter d’une morale qu’il tenait pour évidente.

En effet, la scène d’ouverture marque un premier fléchissement : Jae-gyu avait dans un premier temps refusé les sollicitations de son frère avocat, qui souhaitait qu’il intercède, en tant que médecin de la victime, auprès de la femme de celle-ci. Pourtant, à la suite de l’agression du sans-abri par son fils, il se montre prêt à intercéder comme demandé si son frère accepte de ne pas dénoncer leurs enfants à la police. Une première étape est franchie.

La fin du film le verra renverser son frère de la même manière, cette fois parce que celui-ci s’apprêtait à dénoncer lui-même leurs enfants. Jae-gyu vient alors se poser en ultime rempart contre une justice dont il s’était tant prévalu, pour protéger son fils. In fine, le personnage aura renié, en l’espace du long-métrage, tout ce en quoi il croyait.

Dans les deux cas cependant, ce dépassement de la moralité est condamné. Dans Joker, ce sont les institutions sociales qui reviennent à la charge pour faire interner Arthur, l’entravant directement dans sa quête de lui-même.

Du côté de Jae-gyu, ce sont ses agissements et ceux de ses proches qui le condamnent. Le crime qu’il commet à la fin lui coûtera sûrement sa liberté, mais sa plus grande perte réside dans la sphère familiale. En effet, comme le titre l’indique, la famille constitue bien le centre du film, et c’est justement elle que Jae-gyu aura perdue : il a tué ou du moins grièvement blessé son frère ; il a définitivement perdu son fils qui, après avoir exprimé un semblant de remords devant son père, s’amuse de nouveau, avec sa cousine, de la mort du sans-abri.

Si le crime commis par les adolescents n’est pas sanctionné socialement, il aura défait ce qui les protégeait jusqu’ici : leur famille.

Bien qu’interné, le Joker connaît quant à lui une fin différente : si le retour du bâton a mené à son internement, ce n’est pour lui que le début d’une nouvelle existence, comme l’annonce le dernier plan où la course-poursuite entre Arthur et son geôlier paraît éternelle.

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