Photo du film LE JOUR DE SON RETOUR
Crédits : Carlotta Films

Le Jour de son retour : le visage intact, l’âme en ruine

Une actrice revient après douze ans d’absence, trois journalistes lui posent les mêmes questions et Hong Sang-soo, lui, filme ce qu’elle ne dit pas.

Le Jour de son retour, avant-dernière production du cinéaste sud-coréen Hong Sang-soo (né en 1960), en noir et blanc, est une œuvre minimaliste, presque du théâtre filmé. Découpée en cinq courtes saynètes (qui sont comme autant d’actes de théâtre), elle commence dans un restaurant où une actrice « sur le retour » (après une pause de douze ans dans sa carrière) est interrogée successivement par trois jeunes femmes journalistes ; suivent les deux derniers actes où, avec l’aide d’une professeure d’art dramatique et de son élève (une femme également : c’est un film de femmes), elle tente curieusement de restituer les trois premières conversations qu’elle a résumées préalablement par écrit, dans ce qui apparaît comme une spectaculaire mise en abyme de sa propre expérience (pourquoi, à ce stade, ne pas évoquer Federico Fellini, qui rejoue dans une scène célèbre de son Huit et demi, lors d’un casting, ce qui vient de se passer dans la supposée « vraie vie » de Guido / Marcello Mastroianni ?)

Il n’y a aucune « action » au sens commun du terme dans ce film où l’on retrouve beaucoup des thématiques propres à Hong Sang-soo : la référence au milieu du cinéma (ici, celui des actrices) ; les difficultés du couple (l’actrice interviewée a divorcé de son mari, après avoir constaté la vacuité de leurs relations… et semble l’avoir remplacé par un chien qui paraît compter plus pour elle que sa fille de onze ans) ; l’alcool (elle avoue avoir beaucoup bu et ne cesse de demander à ses interlocutrices si elles veulent boire une bière : les allemandes, dit-elle, sont les meilleures). Au cours des trois entretiens filmés de la même façon (le même coin de table dans le restaurant), il est peu question, en réalité, du film qui vient de sortir chez un producteur indépendant (il s’agit donc d’une petite production et le milieu du cinéma l’a oubliée) : les interlocutrices de l’actrice lui posent plutôt des questions sur sa vie personnelle d’ex-star du grand écran.

Interprétée avec délicatesse par Song Seon-mi, l’actrice, au-delà des réponses aux questions convenues et répétitives des jeunettes qui lui font face, laisse filtrer discrètement le vague à l’âme qui est le sien, sa peur du vieillissement et de la solitude (elle regrette par la suite certains de ses propos et demande à l’une des journalistes de supprimer ceux-ci). En effet, malgré son visage calme, son sourire exquis et son attitude pleine de prévenance, ce qu’elle dit est terrible : « il est difficile de rester positif alors que la vie est si noire » ; « la vie est si ennuyeuse » ; « nous vivons tous de façon très isolée au sein d’une même société » ; « la noirceur nous envahit tous petit à petit, on est anéantis, mis sous pression, fatigués » ; « les gens ne sont pas bons, l’humain n’est pas gentil ».

Et son leitmotiv, quand on lui demande quel conseil elle donnerait aux « jeunes » (« Aimez-vous vous-même », répond-elle toujours), laisse penser que cela n’est pas vraiment son cas. Hong Sang-soo réussit à faire sentir derrière le masque lisse la complexité des sentiments qui agitent l’actrice : lors de la répétition finale (dans les deux dernières saynètes), elle perdra d’ailleurs souvent le fil, comme subitement noyée dans de noires pensées d’où de longs et troublants silences. En recherche d’harmonie (deux de ses interlocutrices ne lui demandent pas par hasard si elle poursuit le chemin du Tao), elle dit l’avoir trouvée une fois, alors qu’elle se trouvait au sommet d’une célèbre montagne coréenne (le Seoraksan) : un court moment, elle aurait été capable de savourer simplement l’instant présent, débarrassée des peurs et de toute interprétation illusoire du réel (faut-il la croire ?) ; et puis il y a l’alcool, dont elle a manifestement aussi usé comme échappatoire au réel.

C’est surtout une femme fatiguée, désillusionnée. N’évoque-t-elle pas à un moment un chien vu à la télévision qui aurait vécu très vieux (36 ans), au corps tout pelé, devenu incapable de marcher, mais dont le visage serait resté le même, c’est-à-dire toujours aussi beau (comme celui de Song Seon-mi, qui tient le rôle principal) ? On pense à Oscar Wilde et à son Portrait de Dorian Gray, dont le héros voit son délabrement intérieur apparaître sur le tableau qu’il tient caché dans sa maison.

Auteur·rice

Ne pas fermer les yeux – Tribune

La communauté ciné/séries francophone prend la parole sur ce que le Rassemblement National représente pour le cinéma français, le CNC et la liberté de création.

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