Il y a des surnoms qui trompent leur monde. Derrière ces deux mots de vacances se cache le journal de guerre le plus brut qu’on ait vu depuis longtemps sur un front européen. Deux infirmières ukrainiennes, une caméra GoPro, et la mort qui rôde à chaque plan : Yegor Troyanovsky signe un documentaire qui ne cherche jamais à rassurer.
Cuba et Alaska est un titre qui cache bien son sujet : il s’agit en réalité d’une sorte de journal de guerre de deux infirmières militaires ukrainiennes1 surnommées Cuba (la brune, Yulia Sidorova) et Alaska (la blonde, Oleksandra Lysytska), aux avant-postes contre les Russes dans la région de Kharkiv de 2022 à 2024. L’idée de ce film n’est pas venue d’elles, mais de Yegor Troyanovsky, le réalisateur. Elles ont cependant fourni des images obtenues par leur GoPro et des documents personnels, ainsi que le contenu, traduit en anglais et en français, de leurs échanges SMS. Troyanovsky a rassemblé, et brillamment mis en forme, l’ensemble.
C’est leur vie au front pendant ces deux ans qui défile ici. Les missions très dangereuses qu’elles doivent accomplir pour évacuer les blessés, à une époque où la menace des drones interdit encore de s’approcher à moins de quinze kilomètres de la zone des combats (aujourd’hui, les évacuations se font davantage par la manipulation à distance de robots téléguidés). Le cantonnement itinérant, d’un refuge à un autre, de l’unité combattante à laquelle elles appartiennent sur la ligne mouvante du front. La blessure d’Alaska, gravement touchée à l’entrejambe par l’explosion d’un drone russe, et les mois de rééducation qui suivent, aussi bien physique, pour réapprendre à marcher, que psychique, pour surmonter l’angoisse et le traumatisme intérieur. Les permissions de Cuba, qui est styliste de mode et profite de ces parenthèses pour organiser un défilé à Paris, puis pour retrouver sa mère réfugiée en Espagne2, avant de replonger dans l’enfer du front. Elle s’y fiance, mais Shepa, de son vrai nom Dmytro, le soldat qui l’avait demandée en mariage, meurt très vite3. Et puis, enfin, les retrouvailles joyeuses des deux jeunes femmes.
C’est donc un film dur, où l’on voit le sang couler et où l’odeur de mort est presque palpable. Cuba et Alaska se demandent régulièrement, quand elles ont le loisir, hors de l’action, de penser à elles, combien de temps il leur reste à vivre. Ainsi, au début, l’une interroge l’autre lors d’un bombardement russe : « Ils frappent de ce côté, on devrait rester derrière ce mur. Si on saute, c’est quoi tes derniers mots ? » À la toute fin, couchées dans l’herbe, elles se demandent ce qui restera d’elles, et ce qu’elles auront pu vraiment faire de bien sur cette terre si elles devaient disparaître dans l’instant. Malgré une bande-son très punchy, Cuba et Alaska est un film d’une extrême gravité, empreint d’une profonde tristesse. L’une déclare, en visant le ciel : « Quand ils nous tueront, j’espère que tout sera prêt là-haut ! » Elles regrettent l’insouciance de leur jeunesse et retiennent leurs larmes. Mais, disent-elles, « là où on va, Dieu ne regarde pas » : c’est Highway to Hell.
Cette vie de guerrière a commencé dès 2014, lors de l’invasion de la Crimée, ou plutôt 2019 pour Cuba (ex-danseuse puis styliste de mode, une activité qu’elle a aujourd’hui mise entre parenthèses), et seulement en 2022 pour Alaska, lors de l’invasion généralisée de l’Ukraine. Les traces laissées par la guerre sur leur personnalité sont ineffaçables, comme le constate Cuba : « Je ne me souviens pas vraiment de la vie sans guerre. » Comme pour tous les soldats de toutes les guerres, le conflit distend le lien avec leurs amis, leurs familles et la vie qu’elles menaient auparavant. Alaska, quand elle est soignée à Kyïv, ne se sent absolument pas proche de tous ces civils désarmés qu’elle doit côtoyer dans la grande ville, et il lui faudra un important travail sur elle-même, avec une psychothérapeute, pour apprendre à vivre avec l’angoisse qui l’a submergée après sa terrible blessure, laquelle a également touché un nerf. Elle y parviendra, comme elle parviendra à remarcher après des mois de rééducation et de douleurs atroces. La guerre s’est invitée définitivement dans leur existence : Cuba est aujourd’hui, en dehors des tournées promotionnelles du film, responsable de l’unité médicale dans un bataillon chargé des drones, et Alaska, suite à sa blessure, est devenue officier de presse.
Très différentes l’une de l’autre, elles sont toutes deux extrêmement expressives. Cuba, personnalité solaire, est une baroudeuse au rire énorme et communicatif, un rire qui fonctionne comme une soupape de sécurité pour elle, et qui aide aussi les soldats hommes qui l’entourent à supporter la pression et le stress. Alaska, qui prétend avoir reçu ce surnom parce qu’elle serait « glaciale », est plus sombre, avec un côté punk ; elle adore les animaux, les chevaux surtout, les chiens aussi, qu’elle caresse avec tendresse et amour comme Cuba, et même un petit bélier qu’elle sauve un jour alors qu’il s’était caché dans l’escalier inférieur d’une maison abandonnée. En réalité, c’est la guerre qui a rapproché ces deux fortes personnalités : pour l’avoir vécue ensemble, dans ses misères comme dans ses joies, Cuba et Alaska sont devenues de vraies sœurs d’armes, unies d’un lien que des civils ne pourraient comprendre. Comme le dit Cuba : « quand une personne n’a pas d’expérience du combat, elle reste différente. Vous pouvez être ami avec elle, mais tout ce que vous voulez lui transmettre, ce que vous ressentez, votre vision du monde, elle ne le verra jamais de la même manière, simplement parce qu’elle n’a pas cette expérience particulière. En conséquence, les relations changent avec tous ceux qui ne sont pas impliqués dans la guerre et ne la connaissent pas.4 »
Elles ne se prennent pas pour des héroïnes. S’engager était seulement pour elles le résultat d’un impératif moral, et elles s’étaient en conséquence formées pour acquérir les connaissances nécessaires à la pratique de la médecine de guerre, différente de la médecine civile5. Elles n’ont pas non plus forcément l’amour passionné de l’Ukraine en tant que telle : pour Alaska, c’est sa propre liberté qu’elle défend avant tout face à la Russie. « Je fais ça pour moi », dit-elle, ou en des termes plus crus, elle se bat pour elle-même, tout simplement. Il s’agit de sauver des vies et, comme le souligne une citation reprise au début du film : « Pas besoin de sauver le monde, tente au moins de sauver une personne. »
Finalement, le grand mérite de ce documentaire irremplaçable est de donner à cette guerre, qu’on aurait tendance à oublier en Europe de l’Ouest alors qu’elle nous concerne au premier chef puisque nous partageons le même adversaire, la Russie de Poutine, un visage, ou plutôt plusieurs : celui de deux jeunes femmes déterminées et des soldats qui les entourent, comme leur chauffeur surnommé « L’Artiste », qui sera blessé au bras, ou un autre surnommé « Le Chauve ». Toutes et tous n’ont pas baissé les bras pour défendre leur liberté, quitte à regarder la mort en face. Le rire éclatant de Cuba, son humour et son ironie partagés avec Alaska, dominent le film et expriment mieux que tout leur volonté de vivre, de surmonter les horreurs auxquelles elles sont confrontées et de résister à la barbarie.
— Jean-Michel ROPARS
- Difficilement acceptées au début, les femmes sont actuellement de plus en plus nombreuses dans l’armée ukrainienne : 75 000, dont 5 000 en première ligne. Cuba, déjà connue depuis 2014, n’a eu au contraire aucun problème à « rempiler » en 2022. ↩︎
- Elle y vit seule avec un adorable petit chien, Bubochka, qui se déplace sur un plateau à roulettes car il a perdu l’usage de ses pattes arrière. ↩︎
- Terriblement émouvantes sont les funérailles selon le rite orthodoxe de Dmytro/Shepa, avec le cortège qui accompagne le cercueil dans le vent, sous un ciel gris et bas, Cuba soutenue par d’autres combattants tandis que la mère du défunt pleure son « pauvre fils ». ↩︎
- Voir l’interview de Cuba accordée à Tyzhden, recueillie par la journaliste Alla Lazareva, ukrainienne en poste à Paris. ↩︎
- Id. : « J’ai […] étudié la médecine en cours de route, à partir de 2014. J’ai rejoint les Hospitaliers, une association de secouristes bénévoles ukrainiens créée en 2014 suite à l’annexion de la Crimée par la Russie. J’y suis restée jusqu’en 2017, puis Da Vinci, nom de guerre du héros ukrainien décédé Dmytro Kotsyubailo, nous a proposé, à Alina Mikhailova et moi-même, de créer un service médical. J’y ai travaillé pendant deux ans, puis je suis revenue à la vie civile, jusqu’à l’invasion à grande échelle. Et tant que je n’étais pas en guerre, je me suis occupée de création de vêtements et j’ai même réussi à défiler à la Fashion Week ukrainienne. En fait, mon défilé a eu lieu le 6 février 2022, et deux semaines plus tard, la grande guerre a commencé. » Alaska avait déjà une formation médicale quand elle a rejoint Cuba en 2022. ↩︎
Cet article a été publié suite à une contribution d’un·e rédacteur·rice invité·e.
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