Elle avait 24 ans, un appareil photo et un sourire qu’aucune bombe ne semblait pouvoir éteindre. Fatma Hassona documentait Gaza de l’intérieur pendant qu’une cinéaste iranienne exilée captait son visage pixelisé depuis l’autre bout du monde. Un an d’appels WhatsApp. Un film. Et le 16 avril 2025, une frappe israélienne. Put Your Soul on Your Hand and Walk est son tombeau – imparfait, et irremplaçable.
Sepideh Farsi (Red Rose) a tiré de ces échanges un curieux objet cinématographique, au premier abord répétitif et austère : la caméra de Sepideh (qui pendant la même année 2024/2025 a beaucoup voyagé entre France, Canada ou Italie) fixait l’écran de son téléphone portable où apparaissait certains jours, malgré d’incessantes phases de déconnexion/reconnexion, le visage de Fatma, tandis que ses paroles (incessamment brouillées, altérées) étaient enregistrées en parallèle. Le visage de Fatma est le plus souvent illuminé par un extraordinaire sourire, qui ne cache pas cependant les misères qu’endure la jeune femme : perte de proches, peur, faim, dépression… partout aux alentours la mort venue du ciel, surtout le bruit des drones qui rodent en permanence comme un essaim infernal, et celui des explosions lors des bombardements.
Ce bruit, ces destructions, ces morts ont fait de Gaza un nouvel Enfer de Dante. On se demande sincèrement par quelle énergie secrète Fatma est parvenue à sourire presque toujours, même si au fil des mois sa détresse est devenue de plus en plus sensible. C’était une prisonnière en sursis d’exécution, dans l’impossibilité de vivre sur sa terre natale (qu’elle n’a jamais pu quitter) la vie paisible à laquelle elle aspirait : voyager (elle aurait voulu par exemple visiter la Cité du Vatican et ses musées), vivre de son métier de photographe et d’artiste (elle chantait et écrivait également des poèmes : dans l’un d’entre eux elle écrit prémonitoirement « Je ne veux pas être juste une brève dans un journal, ou un chiffre en bas d’une colonne, je veux une mort que le monde entendra, un impact qui restera dans la durée, une image qui ne pourra être enterrée par le temps. »). Trouver un paquet de chips pour le manger (elle en montre une fois à son amie Sepideh) était déjà en soi pour elle un motif de réjouissement !
Entre illusions et lucidité
Certes au début (avril 2024) Fatma paraît légitimer l’incroyable barbarie des actes commis par le Hamas le 7 octobre 2023 : elle dit même sa fierté devant ce que ces combattants ont fait pour la cause de son peuple.
Mais avec le temps, le masque des illusions est, semble-t-il, tombé devant tant d’horreurs accumulées, et l’on entend clairement Fatma Hassona condamner le choix comme nouveau dirigeant du Hamas de Yahya Sinwar, chef de la branche armée (responsable donc des tueries du 7 octobre), nommé chef du bureau politique en août 2024 (il a été liquidé par les Israéliens dès le 16 octobre).
Put Your Soul on Your Hand and Walk, un tombeau pour Fatma Hassona
Pourquoi voir un film à coup sûr pauvre d’un strict point de vue de la technique cinématographique ? Pour sa profonde humanité, et parce qu’il permet enfin de mettre un nom et un visage (et quel visage !) derrière les statistiques non-officielles des morts gazaouies. Il ne s’agit plus ici seulement de chiffres ou de comptes-rendus pour le JT de 20 heures…
La valeur du documentaire de Sepideh Farsi est aussi dans ce qu’il ne s’agit pas d’un réquisitoire ni d’un brûlot contre la pourtant monstrueuse politique génocidaire du gouvernement de Benyamin Netanyahou (dans un monde plus juste où les droits des peuples seraient respectés, cette politique atroce aurait dû lui valoir arrestation, procès et condamnation par le Tribunal Pénal International). C’est avant tout le portrait d’une jeune artiste pleine de vie.
C’est aussi celui d’une relation amicale entre cette dernière et la réalisatrice, une Iranienne exilée par suite des persécutions dans son pays du fait du régime des mollahs : pendant un an Sepideh Farsi a été pour Fatma Hassona une fenêtre ouverte sur le reste du monde, un monde « normal » où l’on vivrait sans le bruit incessant des bombardements, un monde où l’on se soucierait seulement du miaulement non des obus mais de ses chats (quand ceux-ci désirent rentrer dans l’appartement, on suit Sepideh qui leur ouvre la porte), un monde où l’on pourrait voyager et travailler librement.
Le plus terrible, et ce qui bouleverse manifestement Sepideh dans ses conversations avec Fatma, c’est qu’ailleurs dans le monde, au même moment où Fatma sous ses yeux se meurt à petit feu, la vie continuait « normalement » pour le reste de l’humanité…
Sur cette épouvantable tragédie de notre temps, nul doute que, pour sa qualité humaine et artistique, Put Your Soul on Your Hand and Walk doive rester un document irremplaçable.
— Jean-Michel ROPARS
Cet article a été publié suite à une contribution d’un·e rédacteur·rice invité·e.
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