Magnifique film du réalisateur , frappe d’emblée par la qualité des images en noir et blanc. Véritables tableaux, entre ombre et lumière, chaque plan paraît soigneusement pensé, travaillé et dégage un esthétisme rare. Filmés en Pologne, dans un décor enneigé et des lieux inspirant la solitude, les acteurs sont comme perdus dans un coin du cadre, comme soumis à une puissance supérieure. , quand il ne privilégie pas les gros plans, offre à son film des lois esthétiques peu communes : les deux tiers des plans sont occupés par le décor, souvent austère : un mur, l’intérieur d’un couvent, un escalier, etc… sont comme les lignes directrices d’une composition où l’homme semble noyé, petit, voire écrasé.

Le personnage d’Anna, jeune orpheline, est admirablement interprété par . Sorte d’oisillon tombé du nid – en l’occurrence du couvent où elle a grandi – Anna est temporairement logée chez sa tante Wanda dans ce temps qui précède la prononciation de ses vœux. En « couple » tendu vers une même quête des origines, les deux femmes forment un tandem majestueux par la force de leur opposition. Alors que la silencieuse Anna s’impose timidement par sa droiture et un regard franc et déterminé, sa tante Wanda paraît libre, loquace, volage et aimant la musique et l’alcool. Cependant, sous ces airs grandiloquents se cache une faille, une femme blessée et écorchée vive par un passé honteux qu’elle ne tardera pas à mettre au jour avec sa nièce.

IDA est un film pétri d’émotions, de sentiments tel que le courage, l’abnégation, mais aussi de doutes et de désespoir. Les deux femmes, en totale contradiction dans leur mode de vie, se regardent  en miroir  et vont trouver un semblant de complicité pour finalement se rapprocher dans l’horreur d’un passé familial commun. Au cœur de la forêt, alors qu’Anna cherche la tombe de ses parents, juifs polonais, toutes deux enquêtent pour découvrir la vérité sur leur mort.

IDA possède une beauté esthétique qui allège la noirceur du thème sans pour autant annihiler une dimension grave et profonde. Wanda (), dont on perçoit la détresse, est un personnage alerte, charmant et séducteur, tout comme Lis, qu’Anna observe du coin de l’œil et dont les talents de saxophoniste égayent les soirées des deux femmes lors d’une étape en ville. IDA baigne dans des références musicales pointues tant en classique qu’en jazz, ce qui n’est pas pour déplaire aux amateurs… (à noter la très belle apparition de sublimée en diva yéyé).

« Un film pétri d’émotions, de sentiments tel que le courage, l’abnégation, mais aussi de doutes et de désespoir. »

Le film est très touchant dans le sens où la rencontre d’Anna avec sa tante va être déterminante dans les choix futurs de la jeune fille. Alors qu’Anna a occulté de sa vie toutes pensées coupables et sa part de féminité, elle va subir profondément l’influence de Wanda, du moins suffisamment pour remettre en question sa vocation religieuse. La force de caractère d’Anna sous une apparente juvénilité va peu à peu révéler des failles : est-elle vraiment prête aux sacrifices qui l’attendent? Orpheline, elle n’a jamais eu de modèles féminins telle cette tante qui la jauge dans son éventuel potentiel de séduction ou encore sa mère Ida dont elle découvre le visage sur un vieux cliché. Tant par amour pour sa tante que par envie de s’affranchir, on la verra se métamorphoser comme une parenthèse nécessaire à la confirmation ou non de ses choix, tel ce sourire timide qu’elle ose envers Lis et qui illustre les prémices d’un hypothétique changement.

Ce qui reste troublant – sans dévoiler la fin du film – est le choix final d’Anna, marquant bien le poids de la religion catholique dans cette Pologne qui semble comme endormie.

Dans la Pologne des années 60, avant de prononcer ses vœux, Anna, jeune orpheline élevée au couvent, part à la rencontre de sa tante, seul membre de sa famille encore en vie. Elle découvre alors un sombre secret de famille datant de l’occupation nazie.

Diane

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Stéphane
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Stéphane

Bonsoir,
« Ida » m’a ému mais la dernière séquence suscite une réticence de taille. Dans une interview donnée à la revue Positif, le réalisateur dit que la situation finale reste ouverte : certes, on voit Ida marchant vers le couvent et j’ai pour ma part estimé, comme vous apparemment, qu’elle y retournait pour y prononcer ses voeux ; P. Pawlikowski estime au contraire qu’on ne sait quel va être son choix (peut-être va-t-elle annoncer son retour à la vie laïque à la directrice du couvent ?). La façon dont Ida quitte son amant suggère cependant qu’elle ne veut faire sa vie avec lui et renforce l’idée qu’elle va se vouer à Dieu. J’ai le sentiment que P. Pawlikowski a proposé une fin politiquement correcte, son film étant produit en Pologne : tout en dénonçant le conservatisme nationaliste de l’Eglise polonaise et l’antisémitisme répandu dans le pays, il me semble qu’il a préféré ne pas choquer un public polonais très catholique. D’où vient mon trouble ? Du fait que la lumière ayant été faite sur son passé – ses parents ont été assassinés par des antisémites ; elle découvre ses origines juives (notons que P. Pawlikowski a lui-même des origines juives) ; le destin de sa tante est tragique – elle paraît retourner au couvent alors que le film aurait pu, sinon la faire renoncer explicitement à ce choix, du moins laisser plus clairement la question de celui-ci en suspens. Il reste malgré tout vraisemblable, dans l’économie du scénario, qu’elle décide de se dévouer à Jésus : elle a été éduquée au couvent ; et le film nous montre son cheminement vers un choix non pas subi mais responsable. Façon, certes pas suffisamment convaincante à mon sens, de dénoncer l’aliénation d’une Eglise polonaise (du moins d’une frange importante de celle-ci) plus ou moins dominée par l’intégrisme et l’antisémitisme. Dans ses interviews, P. Pawlinowski, qui a connu l’exil du temps de la Guerre froide et dont « Ida » marque le retour en Pologne, souligne la visée didactique de son film : la Pologne doit poursuivre un travail de mémoire rigoureux, elle doit creuser son passé (comme le meurtrier creuse la terre où se trouvent les dépouilles des parents d’Ida et du fils de sa tante), briser la glace (le film est marqué par la métaphore du gel) en regardant en face les crimes antisémites dont elle s’est rendu responsable durant son histoire, que ce soit avant et pendant la Seconde guerre mondiale ou après celle-ci, sous l’ère (l’hiver) communiste (c’est lors de purges antisémites menée au sein du parti au pouvoir à la fin des années soixante que la famille du réalisateur a dû s’exiler).

Stéphane
Invité
Stéphane

Bonsoir,
« Ida » m’a ému mais la dernière séquence suscite une réticence de taille. Dans une interview donnée à la revue Positif, le réalisateur dit que la situation finale reste ouverte : certes, on voit Ida marchant vers le couvent et j’ai pour ma part estimé, comme vous apparemment, qu’elle y retournait pour y prononcer ses voeux ; P. Pawlikowski estime au contraire qu’on ne sait quel va être son choix (peut-être va-t-elle annoncer son retour à la vie laïque à la directrice du couvent ?). La façon dont Ida quitte son amant suggère cependant qu’elle ne veut faire sa vie avec lui et renforce l’idée qu’elle va se vouer à Dieu. J’ai le sentiment que P. Pawlikowski a proposé une fin politiquement correcte, son film étant produit en Pologne : tout en dénonçant le conservatisme nationaliste de l’Eglise polonaise et l’antisémitisme répandu dans le pays, il me semble qu’il a préféré ne pas choquer un public polonais très catholique. D’où vient mon trouble ? Du fait que la lumière ayant été faite sur son passé – ses parents ont été assassinés par des antisémites ; elle découvre ses origines juives (notons que P. Pawlikowski a lui-même des origines juives) ; le destin de sa tante est tragique – elle paraît retourner au couvent alors que le film aurait pu, sinon la faire renoncer explicitement à ce choix, du moins laisser plus clairement la question de celui-ci en suspens. Il reste malgré tout vraisemblable, dans l’économie du scénario, qu’elle décide de se dévouer à Jésus : elle a été éduquée au couvent ; et le film nous montre son cheminement vers un choix non pas subi mais responsable. Façon, certes pas suffisamment convaincante à mon sens, de dénoncer l’aliénation d’une Eglise polonaise (du moins d’une frange importante de celle-ci) plus ou moins dominée par l’intégrisme et l’antisémitisme. Dans ses interviews, P. Pawlinowski, qui a connu l’exil du temps de la Guerre froide et dont « Ida » marque le retour en Pologne, souligne la visée didactique de son film : la Pologne doit poursuivre un travail de mémoire rigoureux, elle doit creuser son passé (comme le meurtrier creuse la terre où se trouvent les dépouilles des parents d’Ida et du fils de sa tante), briser la glace (le film est marqué par la métaphore du gel) en regardant en face les crimes antisémites dont elle s’est rendu responsable durant son histoire, que ce soit avant et pendant la Seconde guerre mondiale ou après celle-ci, sous l’ère (l’hiver) communiste (c’est lors de purges antisémites menée au sein du parti au pouvoir à la fin des années soixante que la famille du réalisateur a dû s’exiler).

robert
Invité
robert

Ida (2013 – Pologne)
(Oscar du Meilleur film étranger)

A voir aussi la critique sensible de Diane dans : https://www.leblogducinema.com/critiques/critiques-films/ida-33321/

C’est avant tout un magnifique album de photos « animées » en noir et blanc.
Le format 4:3 à l’écran est voisin de celui des photos de la belle époque argentique ou des films classiques du muet.
Ces deux arts de l’âge d’or sont d’ailleurs mis à contribution. Et le tout semble avoir été fait par les grands noms et virtuoses de ces deux instruments.

Dans la plupart de ses plans fixes qui s’enchaînent, les personnages s’animent juste un peu et souvent silencieusement. Le cadrage des acteurs et leur jeu, prennent soin de ne pas détruire l’harmonie visuelle de l’ensemble. Au contraire ils y contribuent. Une savante alternance des plans et des contrastes ajoute encore de la cohérence entre les images et dans les séquences.
Le réalisateur nous assène de temps en temps une émotion visuelle supplémentaire. Comme lorsque subitement on voit ces futures nones couchées en parallèle dans la chapelle, la joue sur le pavé froid.
Mais en réalité chaque plan séquence est quasi indépendant et peut être feuilleté comme un album photo.
On sent un travail considérable dans cela.

– On observe ainsi des inserts de visages à la Dreyer (Jeanne d’Arc). Avec une vérité qui se veut nue réduite à l’essentiel, mais qui en est ainsi transcendée.
La référence à cette œuvre n’est pas anodine. Car ici chez Pawlikowski aussi, on a cette confrontation entre la symbolique minimaliste de la religieuse novice et son ancrage dans le réel et le profane. Là se trouve d’ailleurs un des éléments structurants du film.

– Parfois c’est un jeu d’oppositions contrastées à la Man Ray, Lucien Clergue ou quelques autres.

– Mais on note surtout du temps suspendu, des « instants d’éternité » à la Cartier Bresson. Mais qui ici se prolongent.

Il en résulte une forte esthétisation des situations. Le propos tend tout naturellement vers la stylisation et l’archétype.

Les décors pauvres, les maisons décrépites, les murs lépreux, la vieille tuyauterie bricolée, l’hôpital avec la peinture qui s’écaille, font partie du réel de la fin de la guerre et doivent aussi à l’impéritie du communisme. Quiconque a visité les pays de l’est, même bien longtemps après, et qui a été au-delà des « vitrines », peut en témoigner.
C’est présenté ici sans enjolivements, comme l’aurait fait un Doisneau ou un Tati, ni procès politique, ni pathos. Simplement, cela est.

Les trois histoires :

La jeune Ida doit prendre le voile. Tout dans son comportement montre qu’elle est décidée. Son engagement silencieux est de tous les instants. Elle s’agenouille devant chaque lieu de prière.
Pourtant la mère supérieure lui enjoint d’aller voir sa tante, son seul lien familiale connu, avant de prendre son engagement irréversible.
S’en suit un road movie initiatique.
Après de rudes épreuves dont la découverte de son lourd passé familial et le suicide de sa tante, Ida va expérimenter l’amour des humains. Ce qui lui permettra de savoir si elle est prête en toute connaissance à se consacrer exclusivement à l’amour sublimé du clergé chrétien.
Ce n’est pas un plan calculé, ce sont les circonstances et une petite dose de libre arbitre, qui vont permettre à l’impétrante de rompre le voile de l’enfance.

Ida apprend qu’elle est d’origine juive et qu’elle ne doit sa survie que parce que cela ne se voyait pas tant que cela. Les autres ont été exécutés par des civils malhonnêtes qui se sont accaparés leurs biens. Certains y verront le centre du film, d’autre n’y verront qu’un prétexte. Il faut dire que les colossales révélations, les aveux, la tombe sommaire et les ossements, tout cela semble pleinement amorti par celle qui est sujette à tendre l’autre joue et qui doit favoriser le pardon, l’absence de rancune et de haine.

Le fond de l’air est triste et sans espoir.
Ce n’est pas pour rien dans la dépression de sa tante. Cette juge active et matérialiste, n’a plus de racine et plus de but. Elle est réduite à une vie extra-professionnelle faite de quasi rien. Elle penche largement dans le traditionnel recours de pays sans avenir, la boisson.
Elle, comme Jeanne Moreau sortant de prison dans Les valseuses, aura un ultime acte sexuel avant de se suicider. Jeanne se tirera une balle dans le vagin dans une scène mythique.
Ici très simplement et sans effort, la tante saute par la fenêtre. Elle le fait comme elle enjamberait un petit muret, avec juste un peu de musique sur son tourne disque pour s’accompagner. Seule la durée du silence avant le petit bruit sourd nous donne l’échelle de ce qu’elle vient de faire. Cette prise de vue est un monument de sobriété.

J’ai vu ce film après avoir vu Cold war. Et bien que j’apprécie beaucoup Ida, je trouve Cold war encore plus abouti, plus riche en surprises et plus percutant.
Bien entendu, on ne peut pas vraiment comparer ces deux œuvres à la finalité toute différente. Mais quand même…