L’odyssée immobile d’une famille polonaise à travers quatre décennies jusqu’à sa disparition totale. Les souvenirs compilés de Zdzisław Beksiński, peintre surréaliste abonné au genre post-apocalyptique, incluant périodes de bonheur, de troubles divers mais surtout de dépressions et de pulsions suicidaires.

L’histoire d’un fils

Tout commence par le fils, Tomazs Beksiński, interprété par le talentueux comédien Dawid Ogrodnik. Il est le personnage principal du film (son père étant trop occupé à penser ses expérimentations). Faute de place, les toiles de l’apocalypse dominent son appartement. Il ne voit que ça, aussi bien en dehors qu’à l’intérieur de ses pensées. Elles seront bien proposées à un acheteur un jour mais ne quitteront au final jamais les lieux, offertes pour toujours à la contemplation de cet esprit malade. La vision minimaliste donnée par la caméra en atteste : sur les murs, l’ombre des peintures dépressives, et au centre de la pièce, le malaise du jeune homme. L’effondrement intime du fils fabriquera d’ailleurs une dimension prophétique : la fin est proche.

Alors que dans les années 1960, il est encore un jeune homme peinant à trouver sa place dans la société, à l’aube du nouveau millénaire, il aura emmagasiné des milliers de vinyles, de films d’action, de livres (tous provenant de l’Ouest) qui auront été autant d’échappatoires à sa propre désillusion. Pour preuve, lorsqu’il apprend une mauvaise nouvelle il éprouve le besoin instantané de consommer un blockbuster hollywoodien.
Mais bizarrement, le film ne tombe jamais dans l’auto-flagellation rédemptrice et morale, et Tomasz, au contraire, fait preuve d’humour, de légèreté et d’autodérision. L’attente de la mort est dure et il s’en accommode, avec le sourire.Photo du film The Last FamilyLa vie dans une boite de cassettes

L’une des plus belles scènes du film est tournée en caméscope dirigé par le père (vouant un culte à l’objet depuis qu’il l’a reçu à Noël et qu’il ne quitta jamais). On y voit Tomazs se confesser à ses parents, en plan fixe. Une scène de près de dix minutes résumant comme jamais la machinerie des émotions menant au suicide. Dégoût de soi, inconstance, regret du passé, l’intégrale est balayée.
Ce monologue, brièvement interrompu par des questions de la mère (exemple : mais tu étais heureux, petit, hein ?) dévoile en creux une formidable maitrise de son sujet. On y comprend aussi bien l’essence du malaise du fils que la clé du cinéma de Matuszynski : savoir composer avec le morbide sans le condamner. Loin d’être misanthrope ou « punitif » à tout égard, le réalisateur de The Last Family nous veut du bien. La famille a beau s’effondrer petit à petit, chaque mort est une source d’apprentissage.
Par la suite, l’idée de plan VHS sera réutilisée entre deux enterrements pour capter les âmes s’envolant de la barre d’immeuble ou les changements de look, tel un regard externe de la vie de famille. C’est grâce à ces vidéos du peintre réel que Jan P. Matuszynski a trouvé la matière pour le film. Zdzisław Beksiński filmera jusqu’à la fin de sa vie, cherchant par-delà ses peintures déjà mortes à garder une trace du vivant.

Sina Regnault

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[CRITIQUE] THE LAST FAMILY
Titre original : The Last Family
Réalisation : Jan P. Matuszynski
Scénario : Robert Bolesto
Acteurs principaux : Andrzej Seweryn, Dawid Ogrodnik, Aleksandra Konieczna
Date de sortie : 17 janvier 2017
Durée : 2h03min
3.5Note finale
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