Une — ou plusieurs — partie(s) de cet article parle de l’intrigue et en dévoile certains aspects. Il est donc vivement conseillé d’avoir vu le film avant de le lire. On vous a prévenu !
Peut-on aimer un enfant qui refuse votre amour ? Lynne Ramsay pose la question sans jamais chercher à y répondre. Quinze ans après sa sortie, We Need to Talk About Kevin reste l’un des films les plus dérangeants du cinéma contemporain.
Les films de Lynne Ramsay ne sont pas aimables, et certains ne sont pas compris, car ils sondent ce qu’il y a de plus dérangeant chez l’être humain. Son dernier film, Die My Love, adapté du roman éponyme, a été boudé par une partie de la critique, qui reprochait à son actrice principale Jennifer Lawrence d’en faire trop. We Need to Talk About Kevin, lui, traite de la difficulté d’être parent – de cet étrange lien que l’on dit naturel, et qui dans cette histoire ne fonctionne pas.
Personne ne veut regarder ce genre de choses, personne ne veut se sentir concerné. Tout le monde aime son enfant, surtout les mères. Les mères ont une injonction à aimer leurs enfants par-dessus tout, au-delà de toutes conditions.
Mais ici, le sujet n’est pas ce qu’une mère peut être capable de faire pour son enfant, même si celui-ci a tué. Il y a Le Poids du déshonneur de Barbet Schroeder (dont le titre original est Before and After) qui traite de cette question : jusqu’où peut-on aller pour protéger son enfant, même s’il a commis l’impensable ? Non, la réflexion ne se forme pas dans ce sens. Car le crime que commet Kevin n’est pas un acte isolé, mais bien l’aboutissement d’un long processus. Il n’y a pas, comme dans le film précédemment cité, un avant et un après.
Ce qui est intéressant dans ce film effroyablement contemporain – même s’il date de 2011 –, c’est notre rapport à la maternité, incarné par la très ambiguë et virtuose Tilda Swinton dans le rôle d’Eva.
La maternité bousculée
Ce film, comme le roman de Lionel Shriver dont il est tiré, pose la question des difficultés qu’engendre la parentalité : sur la vie de couple, sur la vie professionnelle, sur l’épanouissement personnel. Et il entrevoit l’idée que certaines maternités – pas toutes, pas celle de Célia, la petite sœur de Kevin – sont plus difficiles que d’autres, plus dérangeantes que d’autres.
Kevin fait tout pour littéralement « emmerder » ses parents. Lorsque sa mère lui pose une limite, même si l’enfant finit aux urgences, il accepte cette limite. Il pousse à bout ses parents, qui ont le seul tort de l’aimer. Pourquoi rejette-t-il cet amour ? Pourquoi rejette-t-il les règles qu’on lui inculque ? Aujourd’hui, à l’aune des travaux sur ce type d’enfant, on parlerait d’un comportement d’enfant tyran.
Ses parents sont si dévoués à lui qu’ils en oublient leurs propres règles. Il y a une inversion des rôles : il ordonne à son père de sortir de sa chambre pour que sa mère lui lise son histoire, il ordonne à sa mère d’éteindre la musique en voiture. Et ses parents, percutés par cet enfant, interdits par ses réactions, obéissent.
La question n’est pas de savoir si leur éducation est bonne ou mauvaise – le sujet n’est pas là. Kevin a tout ce qu’il lui faut : ses parents ont déménagé à la campagne pour qu’il ait de l’espace, son père lui offre plusieurs kits de tir à l’arc, sa mère a mis sa carrière de côté pour l’élever. Ce qui percute, c’est que cet enfant bouleverse toutes les croyances de sa mère, toutes ses certitudes. Il la déstabilise. Il l’a fait chavirer. Et il le sait. Et il en jouit.
Sa mère a une acuité que son père n’a pas, aveuglé par son amour paternel. Cette mère qui ne peut aimer ce fils, car il ne lui rend rien – mais qui se sent coupable, infiniment coupable.
La couleur rouge, omniprésente
Que ce soit pour fêter un rituel ancestral au tout début du film, ou pour se cacher dans un rayon de boîtes de conserves de tomates, la couleur rouge est presque dans tous les plans. La maison peinte en rouge par des voisins malveillants, les mains d’Eva toujours souillées de rouge – dont on ne sait pas s’il s’agit de peinture ou de sang – qu’elle lave perpétuellement : le rouge domine. Celui du sang, celui du crime, celui de l’enfantement aussi. Celui de la faute.
D’ailleurs, le vertige dans le film provient aussi de la ressemblance d’Eva avec son fils. Que signifie cette ressemblance ? Lui a-t-elle transmis quelque chose de l’ordre du Mal, d’une malédiction ? Non – Kevin ne représente pas le Mal. Il pose cette ultime question : peut-on aimer son enfant même s’il nous fait peur, même s’il refuse notre amour ? Peut-on continuer à l’éduquer ?
La couleur rouge fonctionne comme un fil, un avertissement de ce qui attend Eva. La violence des actes de Kevin n’est jamais montrée, jamais filmée. Seuls des fragments – un rideau blanc qui s’agite, les cris des passants, le regard de Tilda Swinton, les feux de signalisation – nous laissent entrevoir la tragédie.
We Need to Talk About Kevin, quinze ans après
Regarder cette œuvre radicale demande une certaine exigence, mais la mise en scène happe le spectateur du début jusqu’à la dernière scène. Il n’y a pas de pathos, pas de voyeurisme autour d’une tuerie de masse – Lionel Shriver s’est inspiré du massacre de Colombine, en 1999. La fluidité de la caméra, le jeu des couleurs, l’ingéniosité du montage et le va-et-vient permanent entre passé et présent amènent le spectateur à sortir de sa zone de confort.
Le film date de 2011, et ce n’est que l’expérience du temps qui révèle à une œuvre sa véritable valeur. Quinze ans ont passé depuis sa sortie en salles. Ces quinze années permettent de jeter un regard plus distancé sur notre société, sur les mères – et les femmes qui ne veulent pas être mères –, sur les enfants que l’on fait mais qu’on ne contrôle pas.
— Marie B
Ne pas fermer les yeux – Tribune
La communauté ciné/séries francophone prend la parole sur ce que le Rassemblement National représente pour le cinéma français, le CNC et la liberté de création.
Lire la tribune et cosigner →


