Rester ou partir ? Voilà une interrogation qui habite chacun des personnages de Martin McDonagh. Si les parcours se croisent et s’entremêlent, cherchant l’issue favorable, une réponse reste certaine : fuir Bruges !
Depuis la sortie de son Bons Baisers de Bruges (2008), film qui l’a révélé au grand public, le réalisateur et scénariste britanno-irlandais Martin McDonagh s’est imposé comme un véritable maitre dans le domaine de la comédie noire. Mais au-delà de ce ton si particulier, ce qui rassemble tous ses films est aussi une réflexion, une philosophie commune qui vient affecter chacun des personnages de sa création : rester ou partir.
Fuir Bruges !
Dans Bons Baisers de Bruges (2008), la réponse est a priori claire pour Ray (Colin Farrell), tueur à gages : fuir Bruges à tout prix ! Mais ce désir d’échappatoire ne se limite pas à la frontière géographique de la ville, car ce que Ray veut en réalité fuir, c’est ce qu’il est devenu : Bruges, ville où son patron l’a envoyé pour se faire oublier après le meurtre accidentel d’un enfant, n’est que le reflet d’une vie qu’il ne peut plus supporter.
« I know I didn’t mean to… but because of the choices I made, and the course that I put into action, that little boy isn’t here anymore, and he’ll never be here again. I mean here in the world, not here in Belgium. Well he’ll never be here in Belgium either, will he? I mean, he might’ve wanted to come here when he got older. Don’t know why. And that’s all because of me. He’s dead because of me. And I’m trying to… been trying to get me head around it, but I can’t. I will have always have killed that little boy. That ain’t ever going away. Ever. Unless… maybe I go away. »
Ce rejet affirmé de son état actuel ne peut se comprendre qu’au regard du comportement de son acolyte, Ken (Brendan Gleeson). À l’inverse, ce dernier semble s’épanouir véritablement dans la ville belge, savourant chaque visite culturelle proposée, du musée à la cathédrale. Cet épanouissement témoigne aussi d’un positionnement à l’égard de sa profession de tueur à gage : à l’inverse de Ray, Ken l’accepte tout à fait, n’en faisant pas une fatalité.
Et pour cause, force est de constater la prédominance des duos dans l’œuvre mcdonaghienne : la question est en fait réellement structurante dans sa filmographie, où le jeu sur l’opposition entre ceux qui sont attachés à leur environnement et ceux qui le rejettent est permanent.
Et cela se retrouve tout au long du parcours des personnages : durant l’intégralité du film, Ray cherche à fuir. Il tente d’abord de fuir en se donnant la mort, entreprise compliquée qu’il n’aboutit pas. Il fuit alors ensuite par la fenêtre sentimentale à travers sa rencontre et son rapprochement avec Chloë (Clémence Poesy), l’éloignant de fait de Ken et de son activité criminelle. Mais la limite reste visible, matérialisée par la brusque irruption du petit-ami de cette dernière, menaçant Ray d’une arme de poing.
Plus tard, insatisfait de ces échappatoires limitées, c’est géographiquement qu’il entreprend la fuite, prenant le train pour enfin sortir de Bruges. Ici encore, la frontière est prédominante : Ray est arrêté dans le train suite à une dénonciation par le client d’un restaurant qu’il avait plus tôt agressé dans le film. Et on touche ici un point important : dans son désir de fuite, le personnage constitue aussi sa propre limite à lui-même. En effet, Ray doit durant tout le long-métrage affronter les conséquences de ses actes passés, et c’est bien ici que semble se situer la frontière fondamentale entre la vie qu’il mène jusqu’à présent et l’échappatoire qu’il recherche tant. Pour cause, il lui faudra faire l’expérience de la mort pour enfin atteindre la fuite tant espérée : en aspirant désormais à la vie, il accepte à la fois son existence actuelle et celle qu’il aurait souhaitée avoir. Car in fine, fuir Bruges – assimilée dans une dernière réplique à l’Enfer – est devenu un échappatoire en lui-même, la ville ayant de manière cathartique concentré en l’espace de 101 minutes l’intégralité des problématiques de son existence.
À l’inverse, le personnage de Ken meurt à Bruges, se jetant du haut de la cathédrale pour sauver Ray d’une mort certaine. La scène en dit long sur l’être en lui-même, sonnant comme la confirmation d’un choix qu’il réitère : rester. C’est premièrement rester à Bruges, le personnage s’éteignant au pied du monument cristallisant toute l’identité de la ville. Mais c’est aussi rester aligné avec un choix de vie, celui de tueur à gage mais surtout de mentor : son ultime acte aura été d’abandonner sa vie pour sauver celle de Ray.
Il est enfin possible de s’intéresser au personnage d’Harry (Ralph Fiennes), le patron des deux acolytes : dans cette histoire, celui-ci représente moins un protagoniste doté de libre-arbitre qu’un élément du décor, de la frontière structurante entre rester et partir. En effet, il légitime tout au long du film la beauté de la ville de Bruges, une « ville de conte de fées », ce qui offre déjà un cadre mental non propice à l’évacuation de la ville.
Dans la seconde moitié du film, il intervient directement pour garantir l’absence d’échappatoire, allant jusqu’à tuer Ken et tenter de tuer Ray pour parvenir à ses fins. Son personnage apparait ainsi comme un élément supplémentaire aggravant l’importance de la frontière déterminante et par la même la détermination dont Ray devra faire preuve pour la passer.
Les Banshees d’Inisherin, une vie à s’en mordre les doigts
Dans Les Banshees d’Inisherin (2022), en plein cœur d’une petite île irlandaise dans les années 20, Colm (Brendan Gleeson) cesse du jour au lendemain de parler à son meilleur ami Padraic (Colin Farrell). S’ensuit alors une confrontation entre les deux hommes.
Ici, la thématique est encore plus poussée, le film se construisant principalement autour d’une triangulation entre les personnages de Colm, Padraic, ainsi que Siobhán (Kerry Condon), sœur de ce dernier.
En premier lieu, le personnage de Padraic incarne un attachement naïf à l’état actuel des choses, en témoigne l’une des premières scènes du film, où un matin ensoleillé il marche paisiblement et souriant dans le port, alors que la guerre civile fait rage au loin. Lorsque Colm le confronte sur sa prétendue médiocrité, il s’offusque, ne comprenant pas la raison du conflit. Padraic est de ceux attachés à une vie simple, sans grand évènement, semblant être le plus heureux des hommes lorsqu’il boit une bière au pub ou s’occupe de ses animaux. Le personnage, brillamment interprété par Colin Farrell, a peu de relief, appréciant que les choses restent dans leur état quotidien.
Du côté de Colm, est visible une volonté partielle d’évasion. En effet, c’est tout l’objet du long-métrage que de développer le conflit croissant qui va l’opposer à Padraic à propos de leur quotidien. Quand ce dernier n’aspire qu’à une vie simple, Colm, plus âgé, tend à se lasser des conversations banales et d’une vie peu trépidante au sein d’un petit village. C’est dans la musique qu’il trouve cette échappatoire, laquelle lui permet de se concentrer sur une autre facette de lui-même – le mélomane, le compositeur – ainsi que sur une sociabilité différente auprès d’autres musiciens, lesquels se distinguent par une diversité de parcours et de trajectoires. Mais cette volonté de partir n’est que partielle, et Colm lui-même en a conscience, puisque bien que souhaitant se détacher de la part d’immobilisme que Padraic représentait dans sa vie, il accepte de « rester », de conserver sa vie dans les landes irlandaises de l’île d’Inisherin.
À l’opposé, se trouve Siobhán, incarnant le désir plein d’échapper à une vie morne qu’elle n’a pas choisie, la limitant dans ses aspirations intellectuelles et sociales. Tout au long du film, l’écart se creuse progressivement entre elle et la population locale, une hostilité croissante devenant de plus en plus palpable. Comme Colm, Siobhán se heurte à une limite, celle des habitudes, de la vie quotidienne, des attaches locales qu’elle peut avoir, en particulier son frère Padraic qu’il semble difficile de laisser vivre seul, d’autant plus au regard de sa dispute récente avec son meilleur ami tendant à l’isoler davantage.
Contrairement à Colm toutefois, elle parvient à franchir cette frontière, frontière également physique, puisque l’île est entourée par la mer, cela rendant d’autant plus tangible la traversée que le personnage devra opérer entre Inisherin et l’île principale.
Remarquons que ce jeu triangulaire demeure bien ancré dans un territoire, lequel apparait presque comme un personnage à part entière, favorisant une inertie continue et hostile à tout bouleversement. Les empreintes d’une telle emprise sont multiples.
C’est d’abord la vie même de l’île, cyclique, rythmée aux coups de canon tirés sur la rive opposée, semblant dénuée de tout soubresaut. Cela est mis en exergue par les longs et vides sentiers empruntés par les personnages, toujours similaires, sans dénotations. Mais ce sont aussi les quelques évènements qui s’y passent : au début du film, l’agent de police Peadar (Gary Lydon) annonce à Mme O’Riordan (Bríd Ní Neachtain), commerçante, qu’un jeune homme de vingt-neuf ans a été retrouvé noyé dans les environs.
« Fella killed himself, o’er Rosmuck way. Walked into a lake for himself. Twenty-nine and nothing wrong with him, the fool. »
Or, vingt-neuf ans est précisément l’âge de Barry Keoghan lorsqu’il incarne Dominic dans le film, jeune homme troublé et proche de Padraic. Son personnage trouvera alors la même mort que celle annoncée précédemment.
Cette redondance d’évènements parfaitement similaires alimente l’idée qu’Inisherin est une île tournant constamment en rond, et sur laquelle la jeunesse, désœuvrée, ne saurait trouver sa place, seuls les anciens semblant y prospérer. Siobhán l’aura parfaitement compris au moment où elle embarquera.
En ce sens également, évoquons les fameuses « banshees », créatures prédicatrices de mort dans la culture celtique, prenant ici les traits de femmes âgées vêtues de noir arpentant l’île et apparaissant sur les chemins des protagonistes à divers moments-clés de l’intrigue. Celles-ci semblent être les gardiennes d’un état social actuel de par leur présence lourde, veillant à la juste continuité des choses. Leur grand âge accentue cet aspect conservateur, obstacle au progrès tel que personnalisé dans la figure de Siobhán.
À la toute fin, la confrontation entre Colm et Padraic se déroule toujours sous leurs yeux scrutateurs, semblant rappeler la culminance des frontières géographiques et sociales de l’île quand, face à la mer et un ciel dégagé, les deux personnages semblaient aux premiers abords bénéficier désormais d’une pleine liberté.
Cet article a été publié suite à une contribution d’un·e rédacteur·rice invité·e.
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