Une — ou plusieurs — partie(s) de cet article parle de l’intrigue et en dévoile certains aspects. Il est donc vivement conseillé d’avoir vu la série avant de le lire. On vous a prévenu !
Alors que le comics Watchmen d’Alan Moore est longtemps resté une référence du genre en lui-même, la série créée par Damon Lindelof vient étoffer son univers. Mais au-delà de l’hommage, elle referme peut-être une réflexion philosophique qu’Alan Moore avait laissée volontairement ouverte.
Dès l’annonce de son tournage, et plus encore après sa sortie, la série de Damon Lindelof est restée profondément controversée, creusant un fossé entre les fans de l’œuvre originale d’Alan Moore : certains y voient un blasphème, d’autres la suite parfaite. Il reste pourtant difficile de contester l’originalité des idées qu’elle expose, et sur le plan philosophique, elle peut être lue comme le véritable parachèvement d’une réflexion entamée au crépuscule de la Guerre froide.
Soviets ou suprémacistes : un conflit permanent
L’œuvre originale se concluait sur l’envoi, par le milliardaire Adrian Veidt alias Ozymandias, d’une gigantesque forme extraterrestre sur New York, causant la mort de trois millions de personnes. Il présentait lui-même ce geste comme la seule solution pour éviter l’effondrement du monde, dans un contexte de Guerre froide marqué par l’aggravation des tensions entre grandes puissances. Le comics se refermait ainsi sur l’ambiguïté d’un choix éminemment amoral, mais peut-être nécessaire pour assurer la paix.
Cela établi, force est de constater que plusieurs décennies plus tard, rien n’a changé. Une fois les populations détournées de la haine qu’elles se vouaient les unes aux autres, loin de faire enfin le choix d’un pacifisme trop longtemps attendu, elles ne font que concentrer cette même haine sous une forme différente.
C’est tout le propos de la série que de montrer que le conflit est constant, et que celui dont elle traite, la violence systémique exercée par les populations blanches du sud des États-Unis à l’encontre des personnes noires, a commencé bien avant la Guerre froide du comics. Dès son ouverture, avec une scène de massacre perpétrée à Tulsa, Watchmen inflige une brûlante claque à la conclusion du comics, faisant comprendre que l’utilitarisme n’était pas la philosophie à préconiser. Là où le comics se concentrait sur un bref moment de tension internationale précipitant le monde au bord de l’effondrement, la série assume le récit de longue durée, et complète ainsi le propos en le portant à un niveau de généralité supérieur.
Le conflit est donc une constante, et l’œuvre insiste aussi sur son caractère pluriel, malgré l’attention portée en priorité à la ségrégation. L’épisode 6 élargit d’ailleurs le cadre en rendant hommage, dans sa mise en scène, à La liste de Schindler : l’usage de touches de couleur surgissant dans un noir et blanc général reprend directement la technique employée par Spielberg, une manière de rappeler que la violence organisée ne s’est jamais limitée à un seul lieu ni à une seule époque.
Chercher la résolution du conflit semble d’ailleurs un dessein vain, puisque le personnage de Looking Glass (Tim Blake Nelson) est justement déchiré par le traumatisme vécu lors de la projection de l’extraterrestre sur New York. Quand Adrian Veidt a prétendu sauver l’humanité, il a du même geste créé de nouvelles dissensions en elle.
Cette image violente et brute du conflit demeure, comme dans le comics, personnifiée dans la figure du Rorschach. Si celui-ci prenait à l’origine les traits d’un véritable personnage, alimentant de longues planches de remarques cyniques sur l’état du monde, il devient ici un symbole d’allégeance repris par la Septième Cavalerie, groupe suprémaciste ultraviolent. Dans les deux œuvres, le Rorschach représente cette même lutte primaire : reflet d’une violence sociale dévastatrice dans le comics, il devient dans la série la personnification directe de la violence portée par un groupe terroriste.
C’est donc, à première vue, une conclusion assez pessimiste qu’apporte la série à l’œuvre originale, celle d’un monde rongé par une violence permanente à laquelle rien ni personne ne saurait remédier.
« Is there life on Europa ? » : une humanité imparfaite, mais une humanité quand même
La série est très intéressante en ce qu’elle en dit davantage que le comics sur le mystère Adrian Veidt. Alors que celui-ci n’intervenait pleinement que dans les dernières pages de l’œuvre originale, il est ici bien plus exploité, Jeremy Irons lui donnant une incarnation nouvelle mais juste.
C’est justement l’arc de ce dernier sur Europe, lune de Jupiter, qui donne toute son épaisseur à la réflexion menée. Alors que la vie sur Terre semble remplie d’injustices et de violence extrême, Adrian Veidt a créé sur Europe une nouvelle forme de vie, mettant au monde une humanité diamétralement opposée à celle terrienne. Mais si elle n’est pas violente, cette deuxième humanité demeure profondément vide, sans saveur, au point que le personnage lui-même finit par s’en lasser. En montrant cela, la série dit quelque chose de notre propre humanité : celle-ci est, au-delà de la raison dont Adrian Veidt ne cesse de se revendiquer, faite de passions qui, bien que destructrices, sont aussi créatrices de sens.
La trajectoire du personnage tout au long des neuf épisodes en dit long : avant son projet de sauver l’humanité en s’appuyant exclusivement sur la raison, se trouve solidement ancré un désir, celui d’être reconnu par ses pairs humains. La passion l’emporte finalement même sur son propre personnage : il préfère vivre sur une Terre imparfaite plutôt qu’être le garant d’une humanité pérenne mais insensible.
Loin de n’être que source de violent conflit, la passion est aussi ce qui fait la nature humaine dans toute son épaisseur, et le choix de la musique Life on Mars de David Bowie prend alors tout son sens : quand celle-ci pose la question d’une vie meilleure ailleurs, la série répond oui, mais s’interroge aussitôt sur la valeur d’une telle vie. L’humain est peut-être imparfait, mais que vaudrait l’existence sans cette imperfection ?
C’est tout le message de la série : si les passions humaines s’expriment constamment, parfois avec violence, elles modèlent aussi la vie. Le parcours de la protagoniste Angela Abar (Regina King) en dit long à ce sujet : si son vécu est fait de douleurs et de blessures profondes, il l’a aussi façonnée, lui conférant un sens de l’amitié et de la solidarité qui lui permet de résister et de rebâtir là où tout semble détruit.
Finalement, et c’est l’un des propos centraux de la série, si les passions sont constantes dans la nature humaine, la violence provient peut-être davantage de la structure sociale que des humains eux-mêmes. Le personnage du chef Judd Crawford (Don Johnson) peut y faire allusion, lui qui appartient à la fois à l’institution étatique chargée de la justice et à la Septième Cavalerie incarnant le conflit. Une idée d’autant plus pertinente qu’Alan Moore lui-même se revendique anarchiste. Les deux œuvres se rejoignent ainsi de nouveau : la boucle est bouclée.
Ne pas fermer les yeux – Tribune
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