Dès l’aube du XXIème siècle, l’influence des années 80 et de la culture inhérente à cette époque se fait ressentir. La tentative de redonner vie à des icônes s’est vite avérée infructueuse, le retour raté d’Indiana Jones et l’échec partiel de la nouvelle trilogie Star Wars en sont l’illustration.

Les producteurs ont ainsi davantage misé sur des projets originaux qui ont recréé une atmosphère dite eighties, un procédé habile pour replonger le spectateur trentenaire dans son enfance tout en donnant à découvrir aux plus jeunes une époque désormais révolue. Le succès a logiquement été au rendez-vous et de nombreux projets s’appuyant sur ce postulat ont fleuri. J.J Abrams est sûrement celui qui a le plus porté sur ses épaules cette nouvelle vague de films. De Lost (2004) à Super 8 (2011) en passant par le retour de Star Trek, on constate chez le metteur en scène une volonté de créer de nouveaux univers tout en utilisant les ingrédients qui ont érigé sur un piédestal les plus grands succès d’une époque. L’influence de Steven Spielberg n’est évidemment pas négligeable : comme mentionnée en préambule, les plus grands succès du metteur en scène sont encore aujourd’hui à l’origine d’un grand nombre de projets hollywoodiens, puisqu’ils rencontrent leur public.

Super 8 (2011) en est la parfaite représentation : le film d’Abrams prend place dans une bourgade américaine éloignée du monde où un groupe d’enfants passionnés de cinéma va être amené à affronter des Aliens et l’armée. Relecture moderne d’E.T, il devient tout à fait légitime de questionner ce processus créatif puisque le film s’apparente avant toute chose à un faux remake présenté comme un hommage. Comment ne pas remettre en cause la légitimité d’un film se contentant à première vue de mixer des éléments préexistants ayant déjà conquis la majorité du public contemporain ? La démarche n’est-elle que purement lucrative ?

Super 8 de J.J Abrams

Dès lors, le spectateur se doit de dépasser ce postulat de base et de prendre en compte tous les paramètres. L’histoire l’a démontré : de Gus Van Sant (Psycho) à Spielberg lui-même (La Guerre des mondes), nombreux sont ceux qui se sont essayés avec succès à l’exercice du remake, justifiant leur démarche en apportant quelque chose de novateur à l’œuvre originale. Dans le cas d’Abrams, Super 8 va passer outre la dimension « copié-collé » : des personnages ingénieusement pensés à l’histoire habilement rythmée, le film dépasse le statut d’hommage en offrant même des visions de science-fiction inédites au travers de tunnels spirituels. Le monstre échappé du train est de par ses capacités à l’origine de rebondissements scénaristiques cohérents et Kyle Chandler excelle dans le rôle du père tourmenté qui passe outre ses démons en cherchant à rétablir le calme initial.

Surtout, le projet de faire tourner un film d’épouvante par une troupe d’enfants permet à Abrams de basculer progressivement dans le lyrisme en créant sa propre madeleine de Proust, un film reflétant sa propre vision de cette époque. Parmi les rites spielbergiens, on retrouve dans ses films l’usage du Lens Flare, mais aussi la capacité à transformer l’obscurité en un personnage à part entière, sorte de Macguffin allégorique permettant la transition fluide entre film sur l’enfance et horreur pure. Si l’inspiration et l’influence sont donc de mise, elles permettent surtout l’élaboration d’un véritable exercice de cinéma où l’on ne peut blâmer le créateur : celui-ci, en plus d’offrir un spectacle divertissant et honnête, chante le temps d’un film son amour pour le cinéma et cette époque vénérée.

Il convient cependant de ne pas légitimer n’importe quel film se revendiquant de ce processus de création. Les années 2010 ont confirmé par la suite cette tendance à puiser dans le puits sans fond que représente la création spielbergienne et Netflix s’est accaparé cette stratégie pour créer ses propres standards. Stranger things (2016) en est l’exemple le plus probant. Les premiers plans de la saison initiale rassemblent une horde de Goonies en BMX contraints d’agir lorsqu’un organisme scientifique provoque la disparition d’un de leurs amis. Outre les multiples analogies, le récit des frères Duffer propose un équilibre intergénérationnel dans sa narration qui élargit le champ du public. La transformation d’une maison en foyer chaotique de communication qui renvoie directement aux obsessions de Neary dans Rencontres du 3ème type et la banlieue américaine n’est pas sans rappeler le lieu de vie de la famille d’Elliot dans E.T. Surtout, la vision du héros comme moteur de l’action bravant par son courage les embûches de l’extraordinaire n’a de cesse d’évoquer le postulat typiquement spielbergien du plus faible qui n’abdique pas face à la puissance de l’opposant parvenant à inverser les rôles (Indiana Jones, Minority Report, Cheval de guerre).

Il serait possible de jouer longuement à ce jeu de miroir déformant. Il est en tous cas certain que ces œuvres fonctionnent. Stranger Things a eu droit à deux suites similaires en raison de la demande et du succès des premiers épisodes. Il demeure possible d’imaginer que les saisons 2 et 3 auraient pu atteindre un degré de qualité encore plus élevé si les réalisateurs avaient eu davantage de temps pour les construire (moins de deux ans dans les deux cas). La narration y est moins fluide et les mêmes enjeux se répètent sous une autre forme. Si l’ensemble demeure agréable, une interrogation peut être mise en avant : les besoins du spectateur et la banalisation du binge-watching peuvent-ils devenir préjudiciable dans la quête, indissociable du cinéma, de l’original et son renouveau ?

Stranger Things des frères Duffer.

Explicitons les films qui ont recours à cette atmosphère nostalgique pleine de couleurs, et dans lesquels un manichéisme galvaudé est à l’origine de discours qui prônent des valeurs nobles, placent le spectateur dans une situation de confort. Celui-ci est bercé par la nostalgie et assiste à un spectacle qu’il connaît, qui ne l’extrait de cette parenthèse mélancolique. La série South Park a proposé une métaphore pour analyser cette stratégie de création. Randy March, père de Stan, ne pouvait plus se passer dans la saison 20 des member berries, une drogue proposée par JJ.Abrams invitant le consommateur à rester plongé dans les années 80 en en prenant régulièrement. Le retour forcé de la saga Star Wars au cinéma (dont la qualité peut être tout à fait défendue) est une traduction de ce besoin qu’a le spectateur de profiter pleinement d’un spectacle représentant ce qu’il a aimé, ce qu’il aime et ce qu’il aimera. J.J Abrams en est encore une fois le principal vecteur mais le résultat est diamétralement opposé à la démarche opérée dans Super 8. Star wars : Le Réveil de la force atteste d’une certaine forme de fétichisme des rites symboliques des classiques eighties alors que le discours honorant cette époque dans Super 8 était un prétexte pour dépoussiérer des mythes et calquer l’usage de nouveaux effets visuels sur un scénario aseptisé.

Ready player one de Steven Spielberg (2017) L’œuvre spielbergienne ainsi que tous les films créant cette mythologie eighties, de par leur impact, ont aussi pour vocation d’entraîner le spectateur dans une sorte de fascination pleinement exploitée par Hollywood. Si la madeleine est délectable, il ne faudrait pas qu’elle devienne écœurante. Il a été prouvé qu’il était possible d’ancrer une œuvre dans ce passé mythique et attrayant sans pour autant dévaluer la portée artistique et novatrice. C’est le cas de Super 8 comme nous l’avons vu, on peut aussi penser à la saison 3 de Twin Peaks (2017) de David Lynch, qui navigue subtilement entre visions expressionnistes faisant basculer l’œuvre dans le métaphysique, et des résurgences du passé, rares et exquises, replaçant le spectateur dans la ville culte en compagnie de ses habitants.

Surtout, il n’est pas possible de finir sans citer celui qui est à l’origine du phénomène questionné ici : Ready Player one (2017) atteste de cette capacité à réemployer les marques de fabrique d’un certain type de cinéma (trajectoire du héros, références multiples à cette époque) tout en optant pour la modernité et l’insertion d’un mécanisme technologique guidant la narration, tolérant quand bien même le voyage visuel espéré. Les nouvelles technologies sont dans le film de Spielberg de nouveaux jouets source d’un divertissement atemporel, s’émancipant des époques et des cultures, sous-entendant que le renouvellement souhaité peut aussi être intergénérationnel. Un véritable mouvement se crée dans le film, représentant cette volonté chez le metteur en scène de ne pas rester figé dans une variante de la caverne de Platon. Hollywood n’a plus grand intérêt à se reposer sur ses lauriers et prendre conscience que si la menace de la crise rôde, les sociétés de production devraient miser sur des noms du cinéma indépendant ayant cette capacité à trouver l’équilibre entre novation et déversement du spleen eighties. La filmographie de Jeff Nichols ou encore de Denis Villeneuve en sont de parfaits exemples.

Emeric Lavoine

Les années 2010, nostalgies Hollywoodiennes

 

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