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Audiences 2025 : la fiction domine, Canal+ s’embrase

Quatre heures et quatorze minutes. C’est le temps que les Français passent chaque jour devant des contenus vidéo. Chaque jour. Le rapport annuel de Médiamétrie sur l’année TV/Vidéo 2025 vient de tomber1, et si les chiffres globaux appartiennent aux spécialistes du marché, ce qu’ils disent de nos habitudes de spectateurs – de la façon dont on regarde la fiction, les séries, les films – mérite qu’on s’y arrête. Pas pour faire un cours, mais parce que ça nous concerne directement.

La fiction, moteur absolu de la consommation vidéo

Si vous cherchez une stat pour résumer 2025 en matière de contenus, c’est celle-là : 98 % des titres du Top 50 SVoD de l’année sont des fictions2. Pas 60, pas 80. 98. Ce n’est pas une surprise – on le savait un peu tous intuitivement – mais le voir écrit noir sur blanc dans une étude d’audience, ça a quand même de quoi marquer. La fiction, c’est ce qui fait tenir les plateformes, ce qui décide des abonnements, ce qui crée les phénomènes.

Et l’offre, elle, explose. En décembre 2025, les plateformes de SVoD proposaient 27 600 titres uniques, soit 31 % de plus qu’en 2022. Du côté des players des chaînes TV – les services à la demande de TF1+, france.tv, Arte.tv et compagnie – l’offre a tout simplement doublé en un an, pour atteindre 9 000 titres. Le choix n’a jamais été aussi large, et les spectateurs le savent : quand Médiamétrie demande aux abonnés SVoD pourquoi ils utilisent ces plateformes, les trois premières réponses tournent toutes autour du même mot. Le choix. Large choix de films, large choix de séries, large choix de contenus en général.

Ce que ça signifie concrètement pour nous, spectateurs : on ne subit plus une grille, on navigue dans un catalogue. Et cette navigation prend de plus en plus de place dans nos journées. En 2025, 39 % du temps vidéo quotidien des Français est consacré à la vidéo « à la carte » – SVoD, BVoD, vidéo en ligne – contre 36 % l’année précédente. Trois points de plus en un an, une progression régulière et obstinée qui dessine une tendance de fond. Et ce mouvement, curieusement, est davantage porté par les 35-49 ans et les plus de 50 ans que par les jeunes – les générations qui ont grandi avec la télé linéaire sont précisément celles qui s’en détachent le plus vite.

La télévision résiste, et pas qu’un peu

Pourtant, la télé n’est pas morte. Loin de là. 72 % des foyers français sont équipés d’une TV connectée, 45,6 millions de personnes allument encore leur télévision chaque jour, et la fiction reste le genre qui capte le plus de temps sur les chaînes, que ce soit en preview ou en replay. HPI sur TF1, Rivages sur France 2, Cimetière indien sur Canal+ – ces séries françaises ont continué à rassembler des millions de spectateurs en 2025, avec un détail intéressant : plus de la moitié de leur audience totale s’est construite en dehors du live, entre le visionnage en avance, le replay et le différé. La télé, oui, mais à l’heure qu’on choisit.

C’est là que quelque chose se passe vraiment. Les frontières entre télévision et SVoD deviennent poreuses, non pas parce que l’une tue l’autre, mais parce que les usages se superposent. On regarde Rivages sur France 2 en replay, Adolescence sur Netflix, Fatal Crossing sur Arte.tv en avance de diffusion – et parfois tout ça dans la même semaine, sur le même écran connecté. La fiction circule partout, et les acteurs du marché ont chacun leur stratégie pour en tirer parti.

Canal+, Arte et les autres : deux façons d’exister dans l’écosystème

C’est l’un des enseignements les plus parlants du rapport pour qui s’intéresse au fonctionnement concret du marché. Face à la multiplication des plateformes, deux logiques se sont imposées : l’agrégation d’un côté, l’hyperdistribution de l’autre.

Canal+ incarne parfaitement la première. La chaîne cryptée joue depuis longtemps le rôle de passerelle, mais les chiffres 2025 donnent la mesure exacte de son influence : parmi les abonnés Paramount+ en France, 72 % y accèdent via une offre couplée à Canal+. Pour Apple TV, c’est 69 %. Pour HBO Max, 61 %. Netflix fait figure d’exception avec seulement 19 % – sa puissance propre lui permet de se passer d’intermédiaire. Mais pour toutes les autres plateformes, Canal+ reste le point d’entrée dominant.

Cette position centrale dépasse largement le seul streaming. Canal+ est aussi, et de très loin, le premier financeur du cinéma français – 150 millions d’euros versés en 2025, 160 millions prévus en 2026. À Cannes cette année, près de 85 % des films en sélection ont bénéficié d’un financement du groupe. Ce qui rend d’autant plus explosive la déclaration de Maxime Saada dimanche 17 mai, en marge du festival : le président du directoire a annoncé que Canal+ ne travaillerait plus avec les quelque 600 professionnels du cinéma – parmi lesquels Juliette Binoche et Swann Arlaud – qui ont signé une tribune dénonçant l’influence grandissante de Vincent Bolloré dans le secteur, et s’inquiétant de la volonté du groupe de prendre le contrôle total d’UGC, dont Canal+ détient déjà 34 % du capital. Le président du CNC, Gaëtan Bruel, a dit lundi regretter cette réaction, estimant qu’elle pose une vraie question de liberté d’expression.

Les faits méritent d’être posés froidement. Via Vivendi, Vincent Bolloré contrôle déjà Canal+, CNews, Europe 1, Le JDD et Paris Match. Une prise de contrôle totale d’UGC – premier réseau de salles de cinéma en France – constituerait une extension supplémentaire de ce périmètre sur l’ensemble de la chaîne audiovisuelle et cinématographique, de la production au financement, de la diffusion à la salle. Le fait que le premier financeur du cinéma français menace publiquement d’exclure des centaines de professionnels pour avoir exprimé une opinion renforce précisément les craintes que la tribune entendait formuler.

Arte joue une partition inverse, tout aussi cohérente. La chaîne franco-allemande a fait le choix de la dispersion maximale : 80 % de ses contenus sont disponibles sur d’autres plateformes BVoD en dehors de son propre player. C’est une stratégie de présence et de visibilité, à rebours de la logique d’exclusivité qui domine la SVoD. À l’opposé, M6+ conserve 96 % de ses titres en exclusivité sur sa propre plateforme, quand TF1+ en partage 35 %. Chacun son modèle, chacun ses priorités – mais ce qui frappe, c’est que dans tous les cas, l’objectif reste le même : garder le spectateur aussi longtemps que possible dans son univers, ou au moins lui donner envie d’y revenir.

Adolescence, ou comment une série devient un événement mondial

Difficile de parler de 2025 sans s’arrêter sur Adolescence. La minisérie Netflix sur un adolescent accusé de meurtre a fait quelque chose d’assez rare : elle est sortie du cadre du simple phénomène de plateforme pour devenir un sujet de société à part entière. 96,7 millions de vues dans le monde après 17 jours. En France, 17,2 millions de visionnages après 18 jours. C’est la meilleure audience jamais enregistrée pour une série en streaming au Royaume-Uni – où elle a été diffusée gratuitement dans les établissements scolaires et sert depuis de support pédagogique. En France, une diffusion dans les collèges a également été annoncée.

Ce cas-là dit quelque chose d’important sur ce que peut encore faire la fiction. Pas juste distraire, pas juste cumuler des heures de visionnage dans un tableau de bord – mais provoquer une conversation, traverser les générations, finir dans une salle de classe. Adolescence n’est pas isolée : les violences faites aux femmes, la santé mentale, ont aussi trouvé leur place dans des fictions qui ont mobilisé des audiences significatives sur France 2, Arte ou Canal+ tout au long de l’année. La fiction reste, plus que jamais, un prisme sur le monde.

Ce que le rapport Médiamétrie confirme au fond, c’est que le spectateur n’a pas changé de nature. Il veut des histoires. Il les veut quand il le décide, sur l’écran de son choix, mais il les veut. Et tant que la fiction sera là pour lui répondre, ni la télé ni les plateformes n’ont grand-chose à craindre.

  1. Médiamétrie, L’Année TV/Vidéo 2025Communiqué de presse, 21 janvier 2026 ↩︎
  2. Médiamétrie, L’Année TV/Vidéo 2025Présentation complète, 21 janvier 2026 ↩︎

— Yannick HENRION

Auteur·rice

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