Le cinéma roumain est-il en passe de devenir, tout simplement, le fer de lance d’un renouveau à l’échelle européenne ?

Ses lettres de noblesse trônent désormais, fièrement, à la tête d’affiche des plus prestigieux festivals de films continentaux et même, internationaux. Il prouve, avec DOGS, une fois de plus, qu’il faudra compter sur lui dans les prochaines années. Bogdan Mirică, à n’en point douter, inscrit en une seule oeuvre, son nom aux côtés des auteurs de la « Nouvelle Vague Roumaine », parmi laquelle figurent, entre autres, Christian Mungiu, Corneliu Porumboiu, Radu Munteanu, Christi Puiu & Radu Jude. Confirmant, dès lors, l’émergence d’une jeune génération aux mains dorées, mêlant captation sociétale satirique et sens aiguisé de la mise en scène. Si, par exemple, le Sieranevada de Christi Puiu peut, à certains égards, exaspérer, il n’en reste pas moins jouissif sur la forme. Quant au dernier film en date de Christian Mungiu, Au-delà des collines,– en attentant Baccalauréat le 7 Décembre 2016–, ce dernier entretient les réminiscences d’une épure théâtrale aussi éprouvante que démonstrative. Partant de ce constat, on ne pouvait que se réjouir de la sortie de DOGS, premier film de Bogdan Mirică.

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La caméra foule lentement l’herbe dans un long travelling avant, laissant, avec un calme inquiétant, la campagne roumaine dévoiler ses paysages aussi arides que dépeuplés, avant de s’immobiliser au dessus d’un plan d’eau, soudainement percé par les restes d’un pied en décomposition. La séquence donne le ton. L’atmosphère sera nauséabonde, les personnages immoraux. DOGS démarre, donc, sur un registre noir et pesant, éminemment maîtrisé par son metteur en scène. DOGS prend place dans les terres reculées roumaines où Roman est de retour, pour vendre la propriété de son grand père, décédé. Mais la mafia locale ne l’entend pas de cette oreille. Dès lors, le danger et la pression grandissent autour de Roman, apeuré devant la progression des ténèbres.

“Fatal et nihiliste, Dogs souligne certainement que la nature bestiale des monstres sanguinaires n’est pas déterminée, et c’est toute la foi en l’humanité, qui semble s’éroder”

Au delà du thriller, le film porte un regard sur la Roumanie d’époque, en pleine mutation mais aussi en plein immobilisme. Bogdan Mirică rappelle la transition politique européenne, lorsque le bloc communiste soviétique s’effondra. Ici, la police locale doit se familiariser avec de nouvelles procédures et moyens d’intervention à travers, par exemple, le numéro d’urgence 112 alors qu’elle ne dispose d’aucune ressource. DOGS insiste sur ce point, traduit par un long plan séquence, celui d’un examen d’une pièce à conviction, les mains à peine gantées et la clope au bec, menée à la fourchette rouillée, au milieu de la crasse dans laquelle réside l’inspecteur en chef. Mais le conservatisme fait aussi son apparition, en puisant dans un genre Western aussi classique que renouvelé. La campagne est montrée sous son jour le plus sombre. Très réactionnaires, ancrés dans le rouage régional, les locaux sont rugueux et impitoyables. C’est aussi ça, DOGS, la capture à un instant donné d’une génération qui refuse agressivement le changement, et bien entendu, à n’importe quel prix. Condamnés à se comporter comme des animaux, la rage et la haine surplombent la part humaniste de chacun, soigneusement effacée à grand coup de meurtres.

DOGS – EXTRAIT

Extrait: Rien d’exceptionnel, certes, mais c’est la première fois que le danger qui pèse sur Roman est explicitement évoqué à travers cette scène. Son regard, à la fin de la séquence, est d’ailleurs révélateur de la peur qui le submerge, le tout appuyé par cette musique anxiogène, au milieu d’un décor sordide. Elle ne le quittera plus.

DOGS – EXTRAIT

Par conséquent, Bogdan Mirică échafaude un film d’ambiance poisseux dans une Roumanie aussi vaste que souillée, corrompue par la haine. Hypnotique, déroutante, ou bien, patiente la mise en scène de DOGS fait preuve d’une rigueur déroutante. Parfois, trop. C’est, en effet, après les trente premières minutes de projection, que les grincements des chaises se repliant sur elles-même se faisait de plus en plus rythmés et la salle connaissait un sauve-qui-peut général que rien ne semblait pouvoir arrêter. Éprouvant, DOGS instaure, avec brio, une atmosphère anxiogène et lugubre. L’épilogue, fatal et nihiliste, souligne certainement que la nature bestiale des monstres sanguinaires n’est pas déterminée, et c’est toute la foi en l’humanité, qui semble s’éroder.

Sofiane

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