Le plus célèbre des cinéphiles s’attaque à la réalisation alors qu’il quitte le monde de la critique. Dès lors, il clôt, avec WE BLEW IT, son œuvre autour des années 60/70 et le cinéma américain.

Ne se reconnaissant plus dans la critique concentrée sur des films qu’il juge inintéressants et politiquement vides, Jean-Baptiste Thoret, le plus célèbre des cinéphiles, a décidé de tourner la page d’un monde déserté par le grand public. Désormais, son arme n’est ni son micro essuyant des heures d’exégèses remarquables du Nouvel Hollywood, ni sa plume aiguisée à l’origine d’ouvrages fascinants autour de Dario Argento, Michael Cimino ou bien Sergio Leone, mais une modeste caméra embarquée dans une camionnette sillonnant les asphaltes fantomatiques du MidWest à quelques mois de l’arrivée de Donald Trump à la tête des États-Unis.Photo du film WE BLEW ITQuels sont les vestiges des années 1960 et 1970, de cette Amérique contestataire qui assiste avec frénésie à l’émergence de la contre culture, de Woodstock, de la libération sexuelle, à la création d’un front anti-belliciste et à la détente à l’heure même où Donald Trump fête ses noces de coton avec la maison blanche ? Tel est l’angle d’attaque pris par WE BLEW IT dans ce kaléidoscope introductif volontairement agressif. Car avant tout, il ‘agit bien de comprendre par l’image, et non le dialogue, la mélancolie qui transpire sur chaque visage fatigué où l’on se souvient de l’époque rayonnante où tout était possible, y compris changer le monde en profondeur. On se rappelle avec émotion du temps où la jeunesse criaient “Rock, drogue, plus de rock, plus de drogue et sexe”. Jean-Baptiste Thoret, à travers cette petite galerie, confronte une Amérique “profonde” dépeuplée acquise à Trump et les “winners” du capitalisme mondial, il saisit bien à l’avance l’incroyable quiproquo américain qui trouve sont point d’orgue lors de l’annonce du vainqueur de la joute du 8 Novembre 2016.

Puis, dans ce road-movie singulier traversé d’Ouest en Est, Jean-Baptiste Thoret s’attache à faire revivre le spectre de l’age d’or américain qui tourbillonne avec ses propres démons. D’abord à Dallas, où il ravive le traumatisme Kennedy dans une séquence habitée par le chef d’œuvre d’Alan J. Pakula, The Parallax View (1974) et démontre que Dealey Plaza ne s’est jamais extirpée du 22 Novembre 1963. Hantée depuis ce moment de bascule, WE BLEW IT poursuit son désenchantement au cœur d’une route 66 abandonnée, markétée, et alors, la pellicule imprime avec brio la trace brumeuse d’un Eden à jamais perdu. Il s’offre également des moments de pur mise en scène par lequel ce documentaire maquillé s’évade au milieu d’un feu rouge profond au Burning Man qui ressemble davantage à un ersatz de Woostock transformée en Club Med pour Wall Street, comme si tout avait été aspiré, dénaturé, sacrifié.

Bien que difficile d’accès tant WE BLEW IT est pétri de références historiques et cinématographiques, ce film-fleuve – comptez 2h20 – avance et sombre dans la nuit noire des années 1980 alors que Ronald Reagan accède au pouvoir et le monde, sommé de rentrer dans le rang, se fige. Et alors que la conclusion de cette épopée arrive, le temps s’altère et la monochromie s’installe comme une invitation à faire le deuil d’une époque dorée. Dans cet amer constat du cinéma contemporain, Jean-Baptiste Thoret nous parle à travers Bob Rafelson, Paul Shrader et Tobe Hooper, nous exhorte à nous retrouver ensemble dans les salles obscures, pour que le cinéma puisse offrir à nouveau sa grandeur  : un fracas d’images sur l’état du monde, transcendé par la mise en scène. Nous avons peut être tout gâché, mais est-il vraiment trop tard ?

Sofiane

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[CRITIQUE] WE BLEW IT
Titre original : We Blew It
Réalisation : Jean Baptiste Thoret
Avec : Michael Mann, Tobe Hooper, Bob Rafelson
Date de sortie : 8 Novembre 20177
Durée : 2h18min
3.5MELANCOLIQUE
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