Acariâtre, incompris et incompréhensif, traditionaliste et vieux jeu, Walter Kowalski blâme son entourage, sa famille, ses voisins et toute âme vivante pour la disparition de son monde, de ses valeurs et de son Amérique fantasmée et idéalisée. Fermé à tout être humain, ses préjugés changent petit à petit après sa rencontre difficile avec Thao, son  jeune voisin Hmong qui subit les harcèlements d’un gang, et sa soeur Sue, qui n’a pas sa langue dans sa poche.

Walter Kowalski a tout du héros typique de Clint Eastwood. Héros de guerre et justicier « en costume », Walter n’est, à première vue, qu’une extension du personnage construit par le réalisateur dans ses films l’Inspecteur Harry, Impitoyable ou encore dans Un monde parfait. Respectant les valeurs américaines, son drapeau, obéissant aux lois et aux normes dictées par la société, le héros est ici projeté dans un environnement qui fait de lui un antihéros. Hostile à la modernité, aux cultures étrangères, à la jeunesse et à ses nouvelles règles, l’irréprochable héros est dès les premiers plans le « républicain » intransigeant et obtus qu’on adore détester. C’est pourtant en incarnant l’ordre et la justice que ce personnage rencontre l’autre et s’adapte à son milieu. Chassant l’intrus de chez lui, de sa pelouse, arme à la main, Walter devient une alternative aux gangs et à leurs règles. Il devient le porte-parole des oubliés… de ceux que les gangs intègrent de force à leur système et à leur hiérarchie en marge de la société pour former un contre-modèle, une contre-culture. Cette confrontation entre ces deux mondes, celui de l’ordre ancien incarné par Walter et celui de la violence incarné par les gangs, donne naissance à une image singulière et originale de la ville de Détroit.

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Zone de guerre et «no man’s land», Détroit est en proie aux rivalités et aux attaques incessantes des gangs rivaux. Chaque territoire est détenu par un groupe. Chaque rue est soumise à l’influence et au pouvoir d’un clan. Simple spectateur d’une ville partagée entre ces groupes d’origines ethniques différentes, Walter devient un acteur en prenant les armes et en s’opposant au contre système. Il prend petit à petit possession des terrains et territoires dominés par les Hmong en rétablissant le modèle américain. Jardins nettoyés, maisons retapées, peinture refaite, par ces infimes détails, Détroit, ou tout du moins le quartier de Walter, revit ses heures de gloire. L’honneur et la tradition sont rétablis jusqu’à ce que la guerre s’immisce dans les derniers recoins de la nuit. Dernière agression sur le terrain de Walter, les Hmong ne supportent pas de perdre leur influence. Toute contestation est vouée à l’échec. Toute alternative est inenvisageable. Jusqu’à ce que la dernière option soit inévitable.

“Un retour à l’essentiel, à la simplicité et à sa beauté.”

Par petites touches, de manière diffuse, Clint Eastwood nous interroge sur notre rapport aux autres et plus particulièrement à ceux qui partagent notre sang. Véritable fil d’Ariane, la thématique de la famille imprègne le film par des allusions parfois discrètes souvent lourdes mais toujours dans le but d’aller au-delà de ce qui est dit. Car finalement c’est ça le talent de Clint Eastwood. Au-delà de la violence, des armes et de la survie en milieu dangereux (en Corée ou simplement à Détroit) le réalisateur évoque un des piliers de l’Amérique, un des fers de lance du pays : la famille. Malgré ses sorties de route « conservatrices » voire « hyper conservatrices », Clint Eastwood nous propose avec ce film (comme avec Million Dollar Baby) une autre vision de la famille. Une famille qui n’est pas bâtie sur les liens du sang mais sur quelque chose de plus essentiel et de plus primordial, quelque chose d’indéfinissable qui combine l’amour, le respect et la magie. En protégeant ses voisins, Walter parvient à devenir ce qu’il n’a jamais réussi à être : un père. C’est cette transformation qui sous-tend le film. Walt a toujours été un soldat, un Américain mais il n’a jamais su être un père. Dans un dernier sursaut, il fait de ses défauts, de ses préjugés et de ses peurs un atout pour transmettre des valeurs de respect (et la Gran Torino au passage) à Thao.

Souvent qualifié de film testament, Clint Eastwood réussit avec GRAN TORINO un véritable coup de force. Il fait d’un personnage détestable et détesté par tous, le porte-parole des victimes de la violence et de l’indifférence. Ce retournement de situation impressionnant et magique est effectué grâce à une mise en scène sobre et classique. Un coup de maître.

GRAN TORINO est chroniqué dans le cadre de la thématique ATMOSPHÈRES URBAINES : DETROIT proposée par le Champs Élysées film Festival 2015 ! Il sera projeté le dimanche 14 juin – 21:15, à UGC Georges V

@Marie

INFORMATIONS

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– CEFF 2015 : IMAGINAIRES AMÉRICAINS: DÉSERT
– CEFF 2015 : ATMOSPHÈRES URBAINES : DETROIT
CEFF 2015 : RÉTROSPECTIVE WILLIAM FRIEDKIN
CEFF 2015 : SÉLECTION ÉMILIE DEQUENNE
CEFF 2015 : SÉLECTION JEREMY IRONS
– CEFF 2015 : la programmation

• Titre original : Gran Torino
• Réalisation : Clint Eastwood
• Scénario : Nick Schenk et Dave Johannson
• Acteurs principaux : Clint Eastwood, Bee Vang, Ahney Her, Geraldine Hughes, John Carroll Lynch, Cory Hardrict, Dreama Walker
• Pays d’origine : États-Unis
• Sortie : 25 février 2009
• Durée : 1h51min
• Distributeur : Warner Bros. France
• Synopsis : Walt Kowalski est un ancien de la guerre de Corée, un homme inflexible, amer et pétri de préjugés surannés. Après des années de travail à la chaîne, il vit replié sur lui-même, occupant ses journées à bricoler, traînasser et siroter des bières. Avant de mourir, sa femme exprima le voeu qu’il aille à confesse, mais Walt n’a rien à avouer, ni personne à qui parler. Hormis sa chienne Daisy, il ne fait confiance qu’à son M-1, toujours propre, toujours prêt à l’usage…

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[critique] GRAN TORINO

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