En filmant le cœur de la création, exercice troublant, presque inconfortable, Pedro Almodóvar nous livre une œuvre intime intitulée Autofiction.
On suit Raúl, un cinéaste qui a perdu l’envie et l’inspiration. Il commence alors à puiser dans la vie de Monica, sa plus proche collaboratrice, pour écrire son nouveau scénario. Rien de très original en apparence, sauf que, peu à peu, quelque chose s’emballe. La fiction et le vécu finissent par se confondre et le spectateur ne sait plus très bien s’il regarde une histoire, ou quelqu’un en train de se la faire voler.
L’idée qu’un geste créatif peut être violent sans jamais s’assumer comme tel nous montre que Raúl ne se voit pas en créateur vampire. Il travaille, il s’inspire du quotidien mais il prend sans compter. Et ce qu’il prend, Monica le perd dans la douleur.
Tandis qu’Elsa, le personnage qu’il écrit, devient peu à peu son double. Il commence toutefois à comprendre qu’une part de sa vie lui échappe au moment même où elle prend forme.
Le film laisse alors une sensation étrange, celle d’un récit qui avance, et en même temps, se referme sur ceux qui le nourrissent. Et si la fiction finissait par absorber le réel ?
Un vertige qui circule en permanence
Almodóvar a cette facilité pour nous entraîner sur des chemins vertigineux. Il excelle dans la manière dont les catégories s’entremêlent. On regarde le film, dans lequel un autre film est en train de se faire, presque étrangers à ce qui se joue sous nos yeux. Au fil des minutes, tout semble poreux. Les personnages deviennent ce qu’ils inspirent, et inversement. Tout circule en permanence, au risque de se perdre, une fois encore.
Et puis il y a les acteurs. Bárbara Lennie est parfaite, faisant de nous ses complices d’un jour dans une exploration personnelle où elle commence à ne plus pouvoir se raccrocher à ses certitudes. Leonardo Sbaraglia est quant à lui en retrait, apportant une forme de stabilité, un point fixe dans une œuvre en mouvement perpétuel.
Voilà un film qui regarde ce que créer implique, sans faux-semblant, rarement offert au cinéma. Prendre le réel, le distordre… c’est parfois aller trop loin, au risque de franchir la ligne jaune. Il y a quelque chose de très lucide, presque inquiet, dans la manière dont Almodóvar interroge sa propre démarche de cinéaste. À ce stade d’une carrière qui s’étend sur plus de quarante ans, il nous propose ici un miroir ambitieux, comme s’il se demandait lui-même jusqu’où il avait été par le passé et ce qu’il laissera derrière lui.
— Marie DASPAS
Cet article a été publié suite à une contribution d’un·e rédacteur·rice invité·e.
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