Dans une piscine de water-polo au soleil californien de 2003, quelque chose couve. Pas une maladie. Pire que ça. Avec The Plague, son premier long-métrage inspiré de ses propres journaux d’adolescence, Charlie Polinger signe l’un des films les plus étouffants sur le harcèlement depuis des années – et peut-être le plus retors, parce qu’il n’y a ici ni monstre visible, ni coupable clairement désigné. Juste des enfants, une piscine, et l’horreur ordinaire de vouloir appartenir.
Dans un premier long-métrage, il y a souvent beaucoup de soi. Charlie Polinger ne déroge pas à la règle avec The Plague, un film inspiré des journaux intimes qu’il tenait lors d’un camp d’été en 2003. Qui dit personnel dit aussi universel, et dans cette vaste piscine thématique formée par le métrage, où se mêlent harcèlement et jeux de pouvoir, nombreux y ont plongé, qu’ils aient été du côté du noyé ou du noyeur. Charlie Polinger nous place ainsi au bord du bassin et nous laisse observer ce qui s’y déroule. L’envie de détourner le regard face à ce spectacle est forte, mais le film nous retient par sa qualité cinématographique.
Tous dans le même bain
The Plague nous plonge dans un camp de water-polo où nous suivons Ben, un jeune garçon de 12 ans, et ses camarades. Ce contexte préadolescent, guilleret et nostalgique de prime abord, ne l’est en réalité pas du tout. Les premières minutes installent une barrière entre les adultes et les enfants. Un champ-contrechamp entre les élèves et le coach nous place du côté des premiers, comme en témoignent les gros plans sur leurs visages et le plan moyen sur le second, qui surplombe tout le monde. Néanmoins, on remarque très vite que la frontière entre ces deux camps va se briser.
Le harcèlement et la douleur sont les éléments qui vont mettre tout le monde sur un terrible pied d’égalité. C’est ce qui advient lorsque le coach réprimande l’équipe car, contrairement à la première séquence, il n’y a alors plus de différence dans l’échelle des plans. Il en va de même lorsque le coach et Ben se retrouvent dans le diner. Les deux partagent le même vécu, ce qui est souligné par le fait qu’ils soient assis face à face et qu’un élément de décor les sépare, comme si chacun observait son propre reflet dans un miroir. De plus, cette logique de reproduction, présente chez les victimes, l’est tout autant chez les agresseurs, Jake reproduisant les actes de son frère.
À l’instar des nombreux plans en plongée sous l’eau ou de la séquence du bal, tout le monde est dans le même bain et finit par se confondre. Le plus affreux dans cette histoire est que nous avons avant tout affaire à des enfants. À chacune de leurs frasques, leur jeunesse demeure visible sur leurs visages. En rendant l’enfantin profondément adulte, Charlie Polinger se montre machiavélique, car il n’y a sans doute rien de plus perturbant que cela.
Une plongée dans un monde violent
Dans le bain du harcèlement, il y a un nouveau poisson : Ben, que l’on va suivre tandis qu’il découvre un microcosme masculin ultra-toxique. Initialement, c’est un jeune garçon peu à l’aise qui essaie de s’intégrer. À la cantine, lorsqu’il s’approche de la table de ses camarades, un profond malaise s’installe, la caméra s’attardant longuement sur lui avant que Jake ne remarque sa présence. Ben s’intègre alors peu à peu au groupe, même s’il demeure souvent isolé, que ce soit par le biais de gros plans ou de son immobilisme à l’écran, notamment lors de la soirée en extérieur.
Les premiers problèmes surviennent lorsqu’il se rapproche d’Eli, la principale victime du groupe. Plus le temps passe, plus le destin de ce dernier se mêle à celui de Ben, à travers des séquences qui se répondent. Ce rapprochement était pourtant inévitable, tant les deux enfants se ressemblent. Lorsqu’Eli apporte à manger dans le gymnase, la présence d’un miroir vient d’ailleurs renforcer ce lien. Ainsi, en étant si proche de lui, Ben est atteint de la même maladie que son ami, mais il ne s’agit pas de la peste. En effet, cette « plague », même si elle flirte parfois avec le body horror, désigne avant tout le rejet des autres.
Cependant, Ben est-il isolé à cause de cela ? Non, car il l’a toujours été. C’est une sorte de Carrie au masculin, qui connaît la même solitude que son homologue féminine, avec, en prime, une séquence de bal final qui se conclut elle aussi de manière choquante. La différence majeure entre les deux personnages est que Ben a joué un rôle pour être accepté, jusqu’à devenir ce qu’il déteste. Leur premier échange illustre cela grâce à une porte vitrée floue, comme si Ben, en la franchissant, rejoignait un monde dans lequel il n’était plus lui-même, un monde où son identité se brouillait. La libération finit bien par arriver, mais elle ne peut se faire que dans le chaos.
Boy’s club
Comme dit précédemment, The Plague prend place dans un cadre essentiellement masculin, dans un coming of age sadique. On voit évidemment des femmes, mais leur présence ne se limite qu’à des apparitions partielles, que ce soit à l’image ou au son en ce qui concerne la mère de Ben. En général, lorsqu’elles sont évoquées par les garçons, ça ne vole jamais très haut.
Le métrage se passant en 2003, on a presque l’impression d’avoir en face de nous un teen movie d’époque, à la différence que c’est ici traité au premier degré et donc de manière toxique. Le meilleur exemple de cela est lorsque Ben raconte une histoire sexuelle pour que ses camarades puissent se masturber. La pression ici n’est pas visuelle, mais sonore et c’est certainement bien pire que tout. Il y a bien un voile enfantin avec la peste, toutefois, il peine à cacher la violence qui en découle. Les harceleurs utilisent les signes de la puberté, et par conséquent de la fin de l’enfance, pour discriminer les autres. Ils les exacerbent même, car les répercussions psychologiques peuvent se lire sur le physique. Pourtant, ils pensent agir en adulte alors que c’est la chose la plus puérile possible.
Les Dents de la piscine
Si l’idée nous vient de chercher des circonstances atténuantes à ces actes, Charlie Polinger nous met rapidement face à une évidence : on peut à peine considérer ces enfants comme des êtres humains. Le réalisateur nous le fait comprendre dès le début du métrage avec un plan sous-marin – motif qui revient à plusieurs reprises – rappelant fortement Les Dents de la mer. Néanmoins, il ne s’agit pas d’un plan subjectif de requin, parce que c’est la caméra qui les observe. Les enfants forment une bande de squales attirés par le sang qu’ils provoquent eux-mêmes. Cette violence contredit par ailleurs les valeurs sportives prônées par le coach. Chaque séquence de water-polo est marquée par une brutalité constante, avec des techniques infâmes, comme celle qui consiste à utiliser ses ongles comme des scies ou, en l’occurrence, comme des dents de requin. Leur principal objectif n’est alors pas de gagner, mais d’exclure la victime désignée de la piscine afin de ne rester qu’entre eux.
On le constate avec Eli, mais surtout avec Ben, qui se retrouve progressivement isolé lors des entraînements. Un poisson hors de l’eau meurt, mais pas lui. Lorsqu’il décide de se rebeller, un plan donne l’impression qu’il marche sur l’eau, comme s’il se plaçait au-dessus de tous les autres, comme s’il retrouvait son statut d’être humain. Ainsi, si The Plague flirte avec le body horror à travers cette mystérieuse peste, il nous plonge, en ce qui concerne les harceleurs, en pleine zoanthropie.
À l’instar du choc entre la pureté enfantine et la violence adulte, The Plague est, dans son ensemble, profondément ambivalent. Le film propose une expérience sensorielle qui nous fait traverser des émotions contradictoires. Esthétiquement, c’est magnifique, notamment dans les séquences sous-marines, mais il y a toujours un élément qui vient briser cette beauté. Tantôt c’est la musique, dont l’étrangeté crée un malaise, tantôt c’est l’image avec une rupture brutale vers une violence surgissant sous l’eau. Il en va de même pour la séquence de nage synchronisée, exécutée par des sirènes presque féeriques, mais qui, replacée dans son contexte, se trouve sexualisée par le regard des enfants. Avec The Plague, nous sommes confrontés à une vision idéalisée du monde, et plus particulièrement de l’adolescence, constamment rattrapée par une réalité bien plus horrible.
The Plague est une madeleine de Proust au goût de sang. Elle fond dans notre bouche, mais nous étouffe au moment d’atteindre notre œsophage. Charlie Polinger nous offre bien un verre d’eau pour nous aider à l’avaler, mais celle-ci est elle aussi viciée. Le réalisateur nous noie dans un métrage anxiogène sans que nous puissions y faire quoi que ce soit. Dans The Plague, il n’y a pas de maître-nageur pour nous sauver, et c’est précisément pour cette raison que le film marque durablement les esprits.
— Flavien CARRÉ
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