Après s’être essayé au film nerveux et avoir cédé avec succès à l’appel du petit écran, José Padilha se livre ici à un exercice de style aussi prometteur que personnel. Entre reconstitution historique et thriller idéologique, sa prise d’otage polyphonique captive malgré des séquences à l’intensité en dents de scie.

En 1976 à la suite de l’hijacking d’un avion, 246 passagers sont séquestrés pendant sept jours en Ouganda. Plusieurs réalisateurs s’étaient déjà penchés sur l’évènement avant le Brésilien, dont Irvin Kershner avec Raid on Entebbe ou l’israélien Menahem Golan avec Operation Thunderbolt par exemple, le second étant très intéressant au demeurant. Mais ce nouveau long-métrage grâce à son traitement moderne s’impose presque automatiquement comme la nouvelle œuvre de référence concernant cet épisode, capable de faire étrangement écho aux réalités toujours d’actualité. Il s’inscrit avec un Nocturama de Bertand Bonello – quoique qu’avec moins de maestria- dans une veine qui pose sur la question du terrorisme un regard plus réflexif, voire organique. Dans leur œuvre respective les « terroristes humanitaires » se noient dans leurs idéaux, qui sont parfois davantage des placebos impurs à un besoin de révolte que des convictions profondes.

Les idées bouillonnent ainsi chez le metteur en scène comme chez ses personnages, tout vibre d’urgence. Le réalisateur fait le choix de points de vue multiples : celui des terroristes allemands, des israéliens, celui du premier ministre, de ses conseillers, celui d’un soldat, de sa petite-amie, celui des médias étrangers… Et cette profusion vitale est superbement servie par quelques effets de montage d’un savoir-faire certain. Ceux-ci confèrent à l’ensemble une fluidité appréciable, des rapports insinués entre les différentes branches de l’intrigue. Deux terroristes debout face au sort d’un otage ne sachant pas s’ils doivent le tuer ou non s’effacent immédiatement au profit de deux dirigeants face à la même décision, cette fois concernant des dizaines de vies. Un messager sort de la salle de réunion, transition directe avec un preneur d’otage qui entre dans une pièce, celui-ci s’endormant plus tard alors que le ministre se réveille. Tous ces liens mettent en exergue leur caractère de victime à tous en ces temps troubles, la danseuse voit son amant lui échapper, le soldat se condamne à l’enfermement, le dirigeant précipite un futur sombre.Dans cette chaleur où la liberté est revendiquée comme étendard alors qu’elle est utopique, de nombreux plans à contre-jour distillent le mystère de ces silhouettes qui ne sont que l’ombre de ce qu’ils défendent. Les visages sont stupéfiants d’humanité, Rosamund Pike dans ce rôle développe une colère qu’elle porte à merveille. Quant à Daniel Brühl, il crève l’écran. Aucune des secondes où il apparaît ne passe inaperçue, émane de chaque micromouvement de son visage l’ampleur des dilemmes moraux et de l’idéalisme vain qu’il incarne. Ces poids torturent viscéralement son personnage plus ambigü que les autres si résolus, lui qui se bat contre toute forme de fascisme apparaît aux yeux de tous comme un nazi réitérant les violences contre le peuple juif. Tout est détourné mais surtout pourri jusqu’au cœur, chaque tête pensante cherche à tirer profit de la situation et repousse donc toujours un peu plus loin la possibilité de paix. Cette notion revient d’ailleurs dans la bouche de chacun, si l’on ne négocie pas, combien de temps serons-nous en guerre ? Et pour cause…La confrontation finale. D’aucuns considèrent l’entrelacement de l’assaut avec la chorégraphie contemporaine comme désamorçant la violence, pourtant la puissance de la représentation doublée d’une musique extraordinaire permettent justement de pallier la banalité. D’autant que ce choix n’est que dans la continuité logique du film qui choisit largement l’hypotypose lorsque le pire se produit, afin de superposer le moins possible une violence physique concrète à celle psychologique déjà assez étouffante. Et si le slow-motion surprend, il est uniquement consacré à un personnage dont la vie prend ensuite une tournure drastique, ce moment où tout bascule pour lui est donc exposé plus en longueur que pour les autres. Le générique de fin est l’aboutissement de la distorsion, la course à la paix est vaine et reléguée au fond, quand sur le devant de la scène tout est informel comme les Otages de Fautrier.

Plusieurs “Otages” de Jean Fautrier, 1945, Centre Georges-Pompidou à Paris

Malgré toutes ses qualités et l’émotion véhiculée, il revêt parfois les atours d’un film d’action assez lambda, ne gérant pas toujours avec une égale intelligence les moments de tension et cédant à une réalisation un peu plus plate. D’une part, le compte-à-rebours est de sept jours (le titre original « 7 days in Entebbe ») et alors que l’attente est au début très efficace à mesure que les journées se succèdent, plus l’on se rapproche de l’attaque et moins le build-up fait son effet. Les segments au sein du gouvernement, servis par un trio d’acteurs néanmoins doué, perdent de leur mordant alors qu’ils se mêlent aux entraînements militaires.

Alors que les enjeux sont exposés singulièrement au début, en s’écartant des « humanitaires » le tout prend l’aspect d’un jeu politico-stratégique sans vrai relief. De plus paradoxalement, de toutes ces voix que l’on entend, celle des otages est presque complètement tue. Elle n’est exprimée que rapidement et la plupart du temps en confrontation avec les bourreaux, ils n’ont presque pas d’existence propre à l’écran si ce n’est le personnage de Denis Ménochet. Bien entendu c’est pour eux que l’on tremble, mais leur libération aurait pu avoir un impact décuplé si l’on s’était davantage attardé à leur table de jeux de cartes improvisée plutôt qu’à celle des négociations.

Mais finalement si l’ensemble manque de jusqu’au-boutisme, le film sort vraiment du lot des œuvres tendues grâce à sa singularité sage mais sublime.

Manon

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OTAGES À ENTEBBE, une immersion fascinante en Enfer idéologique - Critique
Titre original : Otages à Entebbe
Réalisation : José Padilha
Scénario : Gregory Burke
Acteurs principaux : Daniel Brühl, Rosamund Pike, Denis Ménochet, Lior Ashkenazi
Date de sortie : 4 mai 2018
Durée : 1h47min
3.5Réussi
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