Le réalisateur de Call Me By Your Name signe un remake du film culte du maître italien de l’épouvante, Dario Argento. Animé par une volonté d’hommage et de ré-interprétation, Luca Guadagnino nous perd par ses choix artistiques et déçoit.

Contrairement au choix du scénario du film original de Dario Argento, le surnaturel est évoqué dès la première scène de SUSPIRIA. Patricia, élève d’une école de danse, se rend chez son psychiatre et apparaît comme tétanisée et obsédée par des récits métaphysiques, empêtrée dans des propos décousus et hallucinés.

Le récit s’attelle ensuite à décrire l’arrivée de Susie (Dakota Johnson) dans cette même école, abritée dans un écrasant bâtiment du Berlin-Ouest des années de Guerre Froide. Accueillie à la suite d’une audition passée devant les responsables et une éminente professeur, Madame Blanc (Tilda Swinton), elle apprend qu’elle prendra la chambre de Patricia qui a mystérieusement disparu. On comprend rapidement que cette école sert en fait de couverture à des activités de sorcellerie.

Argento avait choisi de laisser planer le mystère autour de cette école de danse, construisant son intrigue autour de la recherche d’une explication à propos des phénomènes étranges qui l’animaient. Luca Guadagnino a quant à lui fait le choix d’annoncer immédiatement la dimension surnaturelle de cette histoire au spectateur. Cette première différence entre les films d’Argento et de Guadagnino est certainement à l’origine de la faiblesse scénaristique de ce dernier.

On est en effet très rapidement perdu dans ce que cherche à nous raconter cette œuvre. Le récit initiatique d’une jeune élève ? Une réflexion sur la condition féminine ? L’histoire d’un psychiatre ayant perdu sa femme ? Un développement mythologique ? Le scénario se borne à un enchaînement de scènes dont on ne saisit jamais l’intérêt puisqu’elles ne peuvent prétendre à faire évoluer une intrigue apparemment inexistante. On aurait pu imaginer une enquête autour de la disparition de Patricia, mais le scénario ne s’empare jamais réellement de ce ressort qui aurait pourtant pu donner un fil conducteur au récit.Photo du film SUSPIRIA (2018)SUSPIRIA est divisé en six actes, annonçant une théâtralité ou tout du moins une audace narrative qui brillent pourtant par leur absence. Le seul mérite de ce découpage est d’annoncer la progression de ce long-métrage de près de deux heures et demi.

D’autres sujets gravitent autour de cet objet scénaristique tels que les attentats perpétués par la bande à Baader, les camps de concentration, ou encore l’intégrisme religieux, autant d’ajouts absents du film original qui s’intègrent incroyablement mal au long métrage de Luca Guadagnino. A moins qu’ils révèlent une portée métaphorique à celui-ci, auquel cas celle-ci aurait grandement gagné à être explicitée pour éviter l’écueil d’un objet filmique rendu prétentieux par son côté incompréhensible.

En effet, le Suspiria d’Argento était avant tout un objet esthétique et horrifique qui n’avait ni la vocation ni la prétention de nous perdre dans des questionnements parallèles. La rupture artistique entre les deux versions est également radicale, même si quelques clins d’œil sont présents. Comme ce plan sur un masque renversé, les yeux écarquillés et la bouche laissant échapper un filet de sang, reproduction d’une célèbre image et agréable référence au Suspiria d’origine.

Un objet filmique rendu prétentieux par son côté incompréhensible.

Les riffs de guitare chers à Dario Argento ont laissé place à une musique lourde et envoûtante composée par Thom Yorke, les couleurs vives éclaboussant un environnement baroque à une photographie réaliste et sombre. Luca Guadagnino alourdit sans cesse son atmosphère à renforts de volutes de cigarettes et de pluies battantes pour aboutir à un résultat pesant et terne.

Son talent transparaît en revanche par certains choix de mise en scène. Certains comme les raccords de regard par une caméra tremblante sont déstabilisants mais la façon dont celle-ci capture les chorégraphies saisissantes s’avère particulièrement virtuose. Le réalisateur italien s’illustre également dans de magnifiques enchaînements d’images horrifiques dépeignant les cauchemars de Susie, ou dans un montage suffoquant alternant une scène de répétition et l’agonie ignoble d’une danseuse.Photo du film SUSPIRIA (2018)Ces quelques fulgurances poétiques ne suffisent cependant pas à rendre inoubliable cette réalisation. Ni à égaler l’admiration que l’on pouvait ressentir devant la mise-en-scène de Call Me By Your Name qui brillait par sa beauté constante et l’interprétation que l’on pouvait faire de chaque plan. Dans SUSPIRIA, le relatif équilibre entre les débordements artistiques et la sobriété de l’ensemble vole en éclat dans un dernier acte au dénouement perturbant, exubérant et totalement délirant, devant lequel on hésite entre la gêne profonde et la fascination.

Comparer l’original et le remake de Suspiria permet malheureusement de mettre en lumière les défauts inhérents à ce dernier. Luca Guadagnino signe une œuvre inclassable et insaisissable qui transmet un malaise constant, en perdant le spectateur sans jamais l’effrayer ou l’impliquer. Ses qualités résidant particulièrement dans sa mise en scène ne font quant à elles que souligner la déception devant ce film dont on attendait beaucoup en raison du talent de son créateur.

 

Claire Schmid

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SUSPIRIA (2018), relecture manquée du chef-d'œuvre signé Argento - Critique
Titre original : Suspiria
Réalisation : Luca Guadagnino
Scénario : David Kajganich, d'après l'œuvre de Dario Argento
Acteurs principaux : Dakota Johnson, Tilda Swinton, Mia Goth
Date de sortie : 14 novembre 2018
Durée : 2h32min
1.5Note finale
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Alain
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Alain

Un film terne et ennuyeux qui n’a pas le coté libérateur et délivrant de l’original. La fin est grotesque et à l’opposée de celle du chef d’œuvre d’Argento. Les seules choses à sauver : la chorégraphie de Damien Jalet et la Musique de Thom Yorke…..bien moins pertinent que celle des Goblins cependant.
Nota : préférez la version en VO à la version française dont la traduction littérale rajoute encore plus au coté incompréhensible

SUSPIRIA (2018), relecture manquée du chef-d’œuvre signé Argento – Critique

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