Le tapis rouge du Grand Auditorium du Festival de Cannes
Crédits : cavallapazza / Getty Images via Canva

Cannes 2026 – Canal+, Bolloré, Saada : on ne dicte pas le silence avec un chéquier

Le 17 mai 2026, au brunch des producteurs réunis en marge du Festival de Cannes, Maxime Saada a prononcé une phrase qui a fissuré quelque chose dans le cinéma français. « Je n’ai pas envie de travailler avec des gens qui me traitent de crypto-fasciste. » Dans la foulée, le PDG de Canal+ excluait de facto quelque 600 professionnels du secteur de tout futur partenariat avec le groupe. Ce n’est pas rien et on doit en parler.

Canal+ est, depuis quarante ans, le premier financeur privé du cinéma hexagonal. Et c’est précisément ce poids-là – cette position structurelle, unique, irremplaçable – qui rend cette réaction si difficile à laisser passer. Le pouvoir, quand il est aussi concentré, oblige. Il n’immunise pas.

Quarante ans à tenir les cordons de la bourse

Canal+ est née en 1984 – première chaîne cryptée française, premier pari sur un modèle par abonnement dans un paysage audiovisuel alors encore très verrouillé. Depuis, le groupe a construit une relation structurelle avec le cinéma qui ne ressemble à aucune autre dans le monde audiovisuel français.

Le mécanisme est celui du préachat : Canal+ s’engage, sur la base d’un scénario, à financer un film en échange du droit de le diffuser à partir de six mois après sa sortie en salles. Ce n’est pas de la philanthropie – c’est un investissement consenti contre une fenêtre d’exploitation. Mais pour des centaines de productions chaque année, ce préachat représente souvent la pièce manquante qui permet à un projet de tenir debout.

En 2025, selon les chiffres officiels publiés par le CNC, Canal+ a investi 155,6 millions d’euros dans le cinéma français. À titre de comparaison, TF1 en a versé 32,8 millions, M6, 24,5 millions. L’écart est vertigineux. Ce montant est en recul par rapport aux années précédentes – le CNC chiffrait à 200 millions d’euros en moyenne par an l’engagement du groupe dans le cadre du précédent accord 2022-2024 – mais il reste, et de loin, sans équivalent dans le secteur privé. En mars 2025, un nouvel accord a été signé avec les principales organisations professionnelles : 150 millions en 2025, 160 millions en 2026, 170 millions en 2027, soit 480 millions d’euros sur trois ans. L’obligation légale minimale du groupe, calculée sur son chiffre d’affaires, se situe entre 110 et 120 millions d’euros par an. La marge est donc réelle.

Ce rôle de premier financeur se traduit de façon très concrète sur la Croisette. Selon Deadline, le groupe a soutenu 27 films en sélection officielle cette année – davantage que les 21 films présents dans la seule compétition principale. Canal+ était partout, ou presque, bien avant que la controverse n’éclate.

Sa filiale StudioCanal complète le tableau. Premier distributeur français en 2025 avec 6,93 millions d’entrées en salles (Le grand bain, Legend, Mon roi), le studio détient un catalogue de plus de 9 400 titres couvrant un siècle de cinéma mondial. Directement présent dans neuf marchés européens, en Australie, en Nouvelle-Zélande, et disposant de bureaux aux États-Unis et en Chine, StudioCanal est aujourd’hui l’un des rares acteurs européens capables de produire et distribuer des franchises à portée internationale – de Paddington à Bridget Jones.

Bien plus qu’une chaîne de cinéma

Canal+ n’est pas une entité isolée. Le groupe appartient à Vivendi, dont l’actionnaire principal est Vincent Bolloré avec environ 27 % du capital. Or Vivendi, c’est aussi CNews, Europe 1, Le Journal du Dimanche, Paris Match, Prisma Media – soit Gala, Voici, Capital, Femme Actuelle, entre autres –, les éditions Hachette, Havas – l’un des leaders mondiaux de la communication –, et jusqu’aux magasins Relay dans les gares. Le tableau d’ensemble est celui d’un empire médiatique d’une concentration sans précédent dans l’histoire française, régulièrement comparé au modèle de Rupert Murdoch.

Sur le plan international, Canal+ a franchi une nouvelle étape en septembre 2025 avec le rachat de MultiChoice, leader de la télévision payante en Afrique anglophone et lusophone. Le groupe affiche désormais plus de 40 millions d’abonnés dans plus de 70 pays – soit quatre fois plus qu’il y a dix ans –, et vise entre 50 et 100 millions d’abonnés d’ici 2030. Coté à la Bourse de Londres depuis décembre 2024, après sa séparation formelle de Vivendi, Canal+ est devenu un acteur mondial à part entière, avec un chiffre d’affaires attendu autour de 10 milliards d’euros une fois MultiChoice pleinement intégré.

C’est dans ce contexte d’expansion tous azimuts que s’inscrit l’acquisition, en octobre 2025, de 34 % du capital d’UGC – troisième réseau de salles en France, avec 48 cinémas dans l’Hexagone et 7 en Belgique, dont l’UGC Ciné Cité Les Halles à Paris, considéré comme le cinéma le plus fréquenté au monde. Canal+ dispose d’une option de prise de contrôle total à partir de 2028. De la production au financement, de la diffusion à l’exploitation en salle – un seul acteur, ou presque. C’est précisément cela que la tribune dénonçait.

La Croisette comme révélateur

Le 11 mai 2026, veille de l’ouverture du festival, une tribune est publiée dans Libération. Signée par près de 600 professionnels du cinéma réunis sous le nom du collectif « Zapper Bolloré », le texte alerte sur « l’emprise grandissante de l’extrême droite » sur le septième art et dénonce la stratégie de concentration de Vincent Bolloré – notamment la prise de participation en cours dans UGC. Parmi les signataires : Juliette Binoche, Swann Arlaud, Adèle Haenel, les réalisateurs Arthur Harari et Bertrand Mandico, Yann Gonzalez. Ni un appel au boycott, ni une attaque contre Canal+ comme institution, ni une mise en cause personnelle de son PDG. Une alerte sur une concentration de pouvoir – un droit élémentaire dans tout espace démocratique.

Six jours plus tard, au brunch des producteurs, Maxime Saada répond. Et sa réponse est celle-là : « Je n’ai pas envie de travailler avec des gens qui me traitent de crypto-fasciste. Pour moi, la limite est là. Je ne peux pas accepter de collaborer avec eux. » Le premier financeur du cinéma français excluait de fait ces 600 noms de tout futur partenariat avec le groupe – un nombre qui grimperait à 2 000 signataires au 19 mai. Les logos Canal+ et StudioCanal ont été hués lors de la projection de Full Phil sur la Croisette. Ce n’était peut-être pas une surprise.

Une phrase qui ne passe pas

Soyons précis sur ce qu’était cette tribune. Elle n’attaquait pas Maxime Saada. Elle n’attaquait pas Canal+ comme partenaire du cinéma. Elle visait explicitement l’expansion de l’empire Bolloré et ce qu’elle représente pour la diversité culturelle et la liberté de création. Lire dans ce texte une insulte personnelle et y répondre par une mise au ban de 600 professionnels, c’est une lecture forcée – et une réaction qui dépasse très largement ce que la situation commandait. Il y avait sûrement d’autres façons de répondre. Ou même de ne pas répondre.

Parce que voilà ce que cette déclaration a véritablement révélé. Selon Deadline, plusieurs professionnels avaient renoncé à signer la tribune précisément par peur des représailles. La réaction de Saada leur a donné raison après coup. Et c’est peut-être cela, le signal le plus grave de toute cette séquence : dans un secteur aussi dépendant d’un seul acteur, la peur de parler existe déjà avant que quiconque n’ait rien menacé. Elle est structurelle. Elle est le fruit direct de cette concentration-là. Et quand le premier financeur du cinéma français répond à une prise de position collective par l’exclusion – aussi impulsivement que ce soit –, il confirme, malgré lui, que cette peur était fondée.

Il ne s’agit pas ici de nier le rôle réel de Canal+ dans le cinéma français. Ni de minimiser la légitimité de Maxime Saada à se défendre face à des termes qui le blessent. Mais le PDG d’une institution aussi centrale ne peut pas répondre comme un particulier vexé. Il y a une responsabilité qui va avec la position. Et cette responsabilité-là, ce 17 mai au brunch des producteurs de Cannes, n’a pas été à la hauteur.

Le lendemain, Gaëtan Bruel, président du CNC, déclarait sur France Inter « regretter » la décision de Saada, estimant que « le droit à la critique fait partie des principes fondamentaux » de la liberté d’expression. Il ajoutait : « J’ai un certain sentiment de gâchis. » Gâchis – le mot est juste. Parce que Canal+ finançait ce festival. Parce que Canal+ finançait ces films. Parce que la relation entre le groupe et le cinéma français méritait mieux que d’être abîmée en une phrase.

Saada avait, dans ce même brunch, affirmé que Canal+ finançait « tous les cinéastes dans leur diversité » et défendu le CNC face aux attaques répétées du Rassemblement national. Ces déclarations méritent d’être entendues – elles disent peut-être quelque chose de réel. Mais elles sonnent étrangement creux à quelques minutes d’intervalle d’une liste d’exclusion. On ne défend pas la diversité d’un côté en menaçant de couper le robinet à ceux qui ont simplement osé lever la main de l’autre.

Il y a, dans cette séquence, quelque chose qui marque un avant et un après. Non pas parce que Canal+ aurait soudainement changé de nature, ni parce que Maxime Saada serait devenu un autre homme. Mais parce qu’une ligne a été franchie publiquement, explicitement, sans être retirée. Et parce que ce genre de ligne, une fois franchie, laisse une trace durable. Les 2 000 signataires de la tribune le savent. Le monde du cinéma le sait. Nous le savons aussi. Ce n’est pas parce qu’on signe les chèques qu’on a le droit de dicter le silence.

— Yannick HENRION

Auteur·rice

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