Le festival entre dans le vif du sujet. Pawlikowski ausculte les ruines d’une nation sous une froideur de marbre. Hamaguchi célèbre l’humanité avec une générosité désarmante. Et quand minuit sonne, le Grand Théâtre Lumière se souvient qu’il est aussi une salle de fête.
Fatherland : le tragique sous contrôle
Avec Fatherland, Paweł Pawlikowski poursuit son exploration de l’Est post-Seconde Guerre mondiale, cette fois centré sur des personnages historiques. On suit en effet Thomas Mann, grand penseur allemand qui avait fui l’Allemagne pendant la guerre. Quatre ans après la fin du conflit, le voilà de retour dans sa patrie, accompagné de sa fille Erika. Fatherland se construit comme une sorte de voyage initiatique : de l’Allemagne de l’Est à l’Allemagne de l’Ouest, du capitalisme au communisme, père et fille traversent les ruines de leur nation et de leur passé, font face à des épreuves politiques et familiales, et grandissent dans leur relation à l’autre.
La magnifique photographie en noir et blanc de l’immense Łukasz Żal (Ida, Cold War) apporte au film une esthétique in memoriam, et c’est bien là, dans une certaine mesure, le cœur du propos : Fatherland est un film sur le deuil, personnel et national. Le scénario joue constamment sur cette dualité – entre microcosme et macrocosme – pour souligner le tiraillement des protagonistes entre leur devoir politique et leur devoir personnel.
Contrairement à La vie d’une femme, autre film sélectionné en Compétition Officielle qui explore le sensoriel à travers des personnages passionnels et charnels, ce nouveau Pawlikowski est un film-dialogue, réflectif plus qu’actif. Il est à l’image de ses deux protagonistes, porteurs d’une certaine froideur derrière laquelle se cache une humanité précautionneusement maîtrisée au nom d’un devoir plus grand que celui de simple humain.
C’est en tant que figure nationale que Thomas Mann retrouve son pays. Pour Erika, la détermination est plus complexe : elle est projetée dans le rôle d’assistante d’un grand homme, sans jamais cesser d’être la fille de son père… ni la sœur d’un homme blessé, tiraillé entre sa dépression et son désir de rejoindre sa famille. Elle est ainsi le noyau unificateur d’une famille atomisée, non sans écho à l’Allemagne elle-même, divisée entre deux cultures et idéologies fondamentalement incompatibles.
C’est le tragique de cette incompatibilité qui est en jeu dans Fatherland, tissant avec adresse des échos entre la sphère privée et la sphère publique. Mais pour véritablement faire ressentir ce tragique, il manque au film une certaine empreinte émotionnelle : à force de dialogues, le tragique est intellectualisé plus qu’il n’est ressenti.
Note : 3,5/5
Soudain : l’humanité dans son état de grâce
Depuis les succès internationaux de Drive My Car et Le mal n’existe pas, le cinéma de Ryusuke Hamaguchi s’impose par son regard méditatif et profondément humain. Avec Soudain, il confirme de plus belle ce penchant : un film résolument humain, à la fois par la manière dont il est réalisé et par le sujet qu’il traite.
Adapté librement d’un recueil d’échanges épistolaires entre une anthropologue et une philosophe, Soudain met en scène le pouvoir d’une simple rencontre : celle de Marie-Lou, directrice d’une maison de retraite en région parisienne, et de Mari, metteuse en scène japonaise. De cette rencontre germe une nouvelle perspective sur ce que signifie être humain.
Étendu sur 3h16, Soudain détaille minutieusement l’évolution théorique, pratique et émotionnelle de cette fusion de points de vue, et fait de l’EHPAD de Marie-Lou le théâtre d’une réciprocité rare entre les deux femmes. On ne prétendra pas que le film passe plus vite qu’il n’y paraît ; toutefois, Soudain ne laisse jamais un moment d’ennui s’échapper de sa narration parfaitement ficelée. La longueur acquiert au contraire une dimension immersive – d’autant que l’histoire ne se déroule que sur quelques jours – et tout le plaisir du film tient à l’exceptionnelle atmosphère, à vif mais paisible et méditative, qui s’en dégage.
L’édition 2026 du festival souhaitait marquer son engagement contre l’usage débridé de l’IA au cinéma ; face à ce magnifique film-célébration de l’humanité, rempli de sagesse et d’optimisme, on peut s’attendre à voir l’équipe repartir avec un prix en fin de semaine. On misera notamment sur le prix d’interprétation féminine pour Virginie Efira, qui tient indéniablement ici son meilleur rôle.
Note : 4,5/5
Full Phil : quand minuit réveille le GTL
Le Grand Théâtre Lumière, ou GTL, ça n’est pas seulement le glamour solennel de la montée des marches ; quand sonne minuit, le public se transforme en une vague de sauvages turbulents. C’est la mystérieuse transformation qui s’est produite lors de la projection en Séance de Minuit de l’un des nouveaux Dupieux, intitulé Full Phil, dans lequel il renoue avec son cinéma des origines, en faisant appel à de grands noms hollywoodiens (Kristen Stewart, Woody Harrelson, et les bilingues Charlotte Le Bon et Emma Mackey), tout en restant ancré dans sa terre natale, situant l’intrigue dans un hôtel parisien.
L’euphorie du public s’est fait sentir dès le début : à l’arrivée de l’équipe du film, tonnerre d’applaudissements – jusque-là, tout va bien. L’écran s’allume, le générique du festival commence, et les applaudissements reprennent de plus belle, accompagnés de plusieurs cris. Puis c’est au tour des sociétés de distribution et de production… et là, c’est la guerre : acclamations à s’en broyer les cordes vocales pour Chi-Fou-Mi et Artémis, transformées en l’espace d’une seconde en huée à faire trembler les murs, lorsque le logo Canal+ s’affiche. « Bolloré enculé ! » résonne une voix dans toute la salle, soutenue par des applaudissements plus vifs que jamais. Peu à peu, le calme revient ; et 1h18 plus tard, alors que le film déroule son générique, la seule chose que l’on retient, c’est la discrétion des applaudissements conclusifs en comparaison. Coup dur pour Bolloré, et peut-être tout autant pour Dupieux…
— Marie ARRIGHI


