Il y a le cinéma qu’on étudie à la Cinémathèque, et il y a celui qu’on regarde en cachette, avec un mélange de honte et de bonheur coupable. Depuis cinquante ans, Troma cultive ce deuxième territoire avec une énergie punk que personne n’a jamais réussi à dompter. Erwan Bargain et Frédéric Pizzoferrato viennent de lui consacrer le premier livre français, et le résultat ressemble à ce que le studio a toujours été : généreux, foutraque, et beaucoup plus politique qu’il n’y paraît.
Il y a un malentendu qui dure depuis quarante ans avec Troma. Tout le monde connaît la silhouette verdâtre et suintante du Toxic Avenger, tout le monde a croisé une jaquette VHS improbable dans un vidéoclub avant sa fermeture, mais peu de gens savent vraiment ce qu’est ce studio, comment il a survécu plus d’un demi-siècle en marge de tout, et pourquoi des types comme James Gunn, Trey Parker ou Kevin Costner ont fait leurs armes chez eux avant de devenir ce qu’ils sont devenus.
C’est précisément ce vide que Erwan Bargain et Frédéric Pizzoferrato viennent combler. Avec Z comme Troma, une histoire du cinéma indépendant américain, les deux auteurs signent le premier ouvrage français entièrement consacré à ce studio new-yorkais fondé en 1974 par Lloyd Kaufman et Michael Herz. Le livre est paru en mai 2026 aux éditions Faute de Frappe, dans un format beau livre de 18×25 cm, couverture à vernis sélectif, pour 288 pages en couleurs.
Troma, ou l’art de transformer la pauvreté en style
Pour comprendre l’ampleur du sujet, il faut d’abord rappeler ce qu’est Troma. La maison est aujourd’hui considérée comme le plus vieux studio indépendant américain encore en activité. Dès l’introduction du livre, Bargain et Pizzoferrato posent le décor sans détour : Troma fait partie, qu’on le veuille ou non, de l’histoire du cinéma américain, et s’est imposée comme une marque farouchement antisystème. Le mot qui revient sans cesse dans leur texte, c’est punk. Pas au sens musical, mais au sens d’un studio qui s’est construit en s’opposant frontalement à l’hégémonie hollywoodienne et aux politiques conservatrices des différentes administrations qu’il a traversées.
Le trait de génie de Kaufman et Herz aura été de transformer leurs limites budgétaires en véritable esthétique. Mêmes décors recyclés d’un film à l’autre, même voiture qui explose dans une bonne dizaine de productions, effets spéciaux rudimentaires assumés comme une signature plutôt que cachés comme une honte. Le livre révèle même les fameuses trois règles d’or affichées sur tous les plateaux Troma : sécurité pour les humains, sécurité pour les biens d’autrui, et faire un bon film, cette dernière écrite volontairement en caractères plus petits que les deux premières. Kaufman résume sa philosophie de tournage avec sa causticité habituelle : « Pour faire un film Troma, il faut dormir par terre, manger des sandwichs au fromage trois fois par jour et apprendre à déféquer dans un sac en papier. »
De Toxic Avenger à Class of Nuke ‘Em High, l’anatomie d’un studio culte
Le livre déroule ensuite, œuvre par œuvre, l’histoire de ce catalogue improbable. Il y a bien sûr The Toxic Avenger, né en 1985 d’un pari fou : produire un film d’horreur alors que le magazine Variety venait d’annoncer, gros titre à l’appui, que le genre était mort. Kaufman s’oppose alors frontalement à la logique des grands studios consistant à toujours courir après la mode, revendiquant une méthode à contre-pied : « Chez Troma, nous essayons de faire exactement ce qu’il ne faut pas faire. » Le résultat deviendra la mascotte officielle de la firme, avec ses suites, son dessin animé et jusqu’à une comédie musicale montée à Broadway.
Il y a aussi Class of Nuke ‘Em High, sorti en 1986, où un lycée voisin d’une centrale nucléaire voit ses élèves transformés en punks violents par une fuite radioactive. Le livre raconte comment Richard W. Haines, qui venait de terminer Splatter University, a apporté l’idée de base, avant que Kaufman ne s’en empare pour la remanier à sa sauce. Et puis il y a Troma’s War, sorti en 1988, qui marque un tournant : avec trois millions de dollars de budget, le plus gros de l’histoire du studio à l’époque, le film s’attaque frontalement à la glorification de la guerre sous l’ère Reagan, en pleine escalade de l’armement et du discours patriotique. Une charge politique qui n’a rien d’anecdotique chez Troma, et que Bargain et Pizzoferrato prennent soin de documenter plutôt que de la réduire à une private joke pour cinéphiles anticonformistes.
Le livre n’esquive pas non plus les zones plus sombres et plus radicales du catalogue distribué par la firme. Combat Shock, tourné par Buddy Giovinazzo en 1984, est ainsi présenté comme une anomalie dans l’histoire de Troma : loin de l’esprit potache habituel, le film est une charge frontale contre la politique reaganienne et la manière dont l’Amérique traite ses classes populaires et ses vétérans brisés. À l’inverse, The Incredible Torture Show, alias Bloodsucking Freaks, de Joel M. Reed, incarne le versant le plus jusqu’au-boutiste de la maison, entre torture porn avant l’heure et humour absolument sans concession. Kaufman lui-même en défend aujourd’hui la dimension satirique plutôt que la simple provocation gratuite : « Les gens ne réalisent pas que c’est une satire, une sorte de parodie de film noir. »
Kevin Costner, James Gunn : la pépinière insoupçonnée
C’est peut-être la partie la plus savoureuse du livre : celle qui documente, avec des anecdotes qu’on ne trouve nulle part ailleurs en français, comment Troma a vu passer une quantité ahurissante de futurs grands noms avant qu’ils ne deviennent des grands noms. Kevin Costner a débuté dans deux films rachetés par Troma, Malibu Hot Summer et Shadows Run Black, que le studio a ensuite ressortis sous le titre Sizzle Beach USA en misant sur la notoriété grandissante de l’acteur, sans jamais lui demander son avis. Le livre raconte que Costner, alors au sommet après Danse avec les loups, en aurait été furieux.
Mais l’histoire la plus emblématique reste celle de James Gunn. Le futur réalisateur des Gardiens de la Galaxie se présente chez Troma en pensant décrocher un poste administratif. Kaufman découvre qu’il écrit, et lui propose 150 dollars pour rédiger un scénario en trois jours. Le résultat s’appellera Tromeo and Juliet, adaptation punk et new-yorkaise de Shakespeare tournée en 1995. Kaufman raconte la suite avec une tendresse manifeste pour son ancien protégé, devenu numéro un mondial du box-office sans jamais s’en prévaloir : « Il ne dirait jamais ça parce que c’est un gars tellement sympa. »
Le studio vu par ceux qui l’ont vécu de l’intérieur
Ce qui distingue vraiment Z comme Troma d’une simple filmographie commentée, ce sont ses entretiens inédits. Lloyd Kaufman lui-même s’y confie longuement, sur ses regrets (peu nombreux), sur sa fidélité aux acteurs vieillissants qu’il continue de faire jouer faute de pouvoir payer les tarifs syndicaux, et sur sa relation avec les fans, qu’il décrit sans détour : « Nous ne recevons pas de messages haineux, contrairement à toutes ces stars de Hollywood. » Le livre donne également la parole à des voix françaises qui ont côtoyé cette galaxie, comme Rurik Sallé, qui revient sur ses rencontres répétées avec Kaufman en festival, le décrivant comme une sorte de tonton facétieux du cinéma de genre, aussi cool en Corée du Sud qu’à Cannes.
Le livre se referme notamment sur un chapitre consacré au remake 2023 de The Toxic Avenger, porté par Peter Dinklage, Kevin Bacon et Elijah Wood. Les auteurs y livrent une lecture nuancée : plus lisse, moins punk, avec des longueurs, mais capable malgré tout de retrouver par instants la démesure d’origine, notamment grâce à une apparition de Kaufman lui-même à l’écran, comme il se doit.
Reste que le vrai sujet du livre, au fond, dépasse largement Troma. C’est celui d’un cinéma qui a toujours refusé de rentrer dans une case, et qui continue d’exister à contre-courant de tout, cinquante ans après ses débuts. Un sujet suffisamment rare pour mériter, enfin, son livre en français.
— Yannick HENRION















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