Tom Cruise méconnaissable, John Goodman en président gâteux, Lubezki à l’image et 125 millions de dollars sur la table : sur le papier, Digger avait tout du grand retour d’Iñárritu. À l’écran, la satire creuse si vite et dans tant de directions qu’elle finit par s’ensevelir elle-même.
L’art, le capitalisme, la manipulation médiatique, la démesure, la catharsis… Autant de thèmes centraux dans le très attendu et très énigmatique Digger, dont le casting en or (Tom Cruise, John Goodman, Riz Ahmed, Michael Stuhlbarg, Sandra Hüller et bien d’autres encore) semblait indiquer le retour d’Iñárritu à son cinéma d’il y a une décennie, en plus de son retour au grand écran.
Mais de Birdman et de The Revenant, on ne retrouve pas grand-chose : la carapace, tout au plus. Car, contrairement à la folie maîtrisée de ces deux films, Digger refuse de s’en tenir à une ligne directrice et multiplie les enjeux, au risque de se prendre les pieds dans son propre discours. Ce qui semblait augurer un grand film sur les dérives de la démocratie américaine peine à être autre chose qu’un symptôme desdites dérives.
Un magnat, un président gâteux et une catastrophe qui déborde
Digger, c’est le prénom du protagoniste, ainsi que sa fonction : Digger Rockwell (Tom Cruise) règne sur un empire pétrolier multimilliardaire hérité de sa famille, qui fore et extrait en Alaska et au Groenland grâce à un accord officieux avec le gouvernement américain.
Mais lorsque son exploitation groenlandaise déraille et menace de se transformer en catastrophe climatique sans précédent, Digger, épaulé par le sénile président Compson (John Goodman), tente par tous les moyens de maintenir sa suprématie et de contrôler le discours médiatique autour de l’incident. Incident qui ne cesse de prendre de l’ampleur à force de ne jamais vraiment être la priorité du magnat, ni de l’État américain…
De Folamour aux Reels, la satire perd le fil
Le pitch de Digger s’inscrit très clairement dans une tradition de satire sociale américaine issue du Docteur Folamour de Kubrick, et dont sont récemment nés des films comme Don’t Look Up d’Adam McKay ou Mountainhead de Jesse Armstrong. Lesquels, aussi mitigée qu’ait pu être leur réception, avaient pour intérêt de confronter le spectateur à de vrais enjeux sociaux.
Le déni médiatique et la « pop-culturisation » de l’information pour l’un, et l’hermétisme des géants de la tech à la réalité pour l’autre. Un film, un sujet clair et (plus ou moins) bien détaillé. Ce n’est pas le cas de Digger.
Car si le film d’Iñárritu débute sagement dans cette tradition de la satire sociale, aussi pertinente que consciente de l’époque dans laquelle elle s’inscrit, il s’en lasse vite et prend un surprenant virage métafictionnel. Il s’agit alors d’interroger (de façon tout aussi sage, malgré les efforts du réalisateur) le rôle de l’art dans la transmission, la mémoire d’une société et la catharsis.
Si Digger est pleinement conscient de se nourrir des affres de l’Amérique trumpiste, il semble moins éclairé sur l’influence qu’a la surconsommation de contenus numériques, à l’instar des vidéos TikTok, sur sa structure. En effet, Iñárritu saute d’une réalité à une autre comme on ferait défiler les Reels, sans jamais rester assez longtemps pour être vraiment nourri de leur contenu.
C’est que Digger semble souffrir de troubles de l’attention en plus d’hyperactivité, maux on ne peut plus actuels. Si le scénario du film laisse entrevoir les messages importants qu’il veut faire passer, cette espèce de fourre-tout boulimique et cacophonique ne leur laisse pas la place de se déployer. Au contraire, il les étouffe, voire les enterre totalement sous une façade criarde et tout bonnement indigeste.
Sous les prothèses, des acteurs ensevelis
La même chose peut être dite des personnages eux-mêmes, qui noient leurs acteurs sous une épaisse couche de maquillage et de prothèses. Les acteurs sont bons : Riz Ahmed, dans le rôle d’un scientifique désemparé face à l’inaction des puissants, tire notamment son épingle du jeu. Quant à Tom Cruise et John Goodman, ils incarnent chacun une facette distincte de l’actuel président des États-Unis, au risque de se complaire dans une caricature trop plate de leurs personnages.
On regrette pourtant de les voir dissimulés de la sorte au service d’une artificialité esthétique mais creuse. Comme le propos du film, la performance se noie dans l’apparence.
Ce n’est peut-être qu’au niveau des décors qu’une telle artificialité prend son sens, notamment à partir du virage métafictionnel que prend le film. Le chef décorateur Dennis Gassner (The Truman Show, Big Fish, Blade Runner 2049…) montre une fois encore son talent pour mêler artifices réalistes et réalité artificielle avec des décors époustouflants.
Si l’édifice Digger tient la route en dépit de son évidente superficialité, c’est bien parce que les décors sont constamment là pour rappeler l’intention première du film, tout en rendant compte de son égarement progressif.
Digger, une Trump Tower plaquée or
Grande déception, donc, que ce mastodonte aux 125 millions de dollars de budget. S’il s’agit pour Iñárritu de trouver une approche novatrice du genre de la satire sociale pour mieux condamner l’administration Trump et son capitalisme déshumanisant, Digger est trop semblable à la Trump Tower, qui prétendrait volontiers être faite d’or massif si elle parvenait à dissimuler l’artificialité criarde de ses jointures.
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