Photo du film THE TRUMAN SHOW réalisé par Peter Weir
Crédits : Ciné Sorbonne

THE TRUMAN SHOW, en deçà et au-delà du geste cinématographique – Analyse

Certes, THE TRUMAN SHOW retrace l’histoire d’un homme voulant vivre dans une réalité feinte qui lui échappe sans cesse quand bien même cette dernière procède d’une orchestration intelligente et intelligible, l’histoire d’une star rongée par les rouages d’une machination cinématographique colossale. Pourtant, si le dénouement du film semble mettre en scène une sorte de victoire de la vie sur ce qu’il y a de fictionnel et d’artificiel dans le monde, THE TRUMAN SHOW éveille en nous un violent désir de faire du cinéma, c’est-à-dire de fabriquer de l’ordinaire défamiliarisant à partir des choses de la vie, et d’aller au cinéma.

Où et quand commencent le réel et la fiction ? 

Un film nous pousse à nous risquer à la vie. Autrement dit, la fiction veut nous risquer au réel. Aller au cinéma revient alors à faire vivre les ébauches de fictions que le réel propose constamment et que le cinéma réorchestre dans les films. C’est être touché par l’expression fictionnalisante de la vie. Car la vie met naturellement en mouvement en son sein des germes de fictions. Le cinéma les arrache artificiellement et donne naissance à une nouvelle forme de vie dans laquelle les amorces de fictions émeuvent. Et la salle de cinéma forme cet hic et nunc dont on ressort avec une douce fureur de vivre et avec une curieuse envie de faire demi-tour pour laisser une fois de plus un film nous étourdir.

La création d’un monde exclusivement fictionnel aliénant

THE TRUMAN SHOW représente cette sortie fastidieuse d’un complexe qui n’est pas sans laisser de traces sur les êtres de cinéma. Truman Burbank vit sans le savoir depuis sa naissance dans un monde de cinéma. Il est la star d’une grande émission de télé-réalité. Ses faits et gestes sont continuellement capturés par les caméras et contrôlés par l’œil surplombant de Christoph. Le monde (re)créé en permanence pour Truman, unique objet de cette immense machination, est réglé comme du papier à musique. Il est le fruit d’une savante orchestration où chacun doit suivre avec rigueur sa partition pour que rien ne fasse vaciller la crédulité de Truman : il faut éviter un quelconque recours à l’improvisation. Truman est littéralement enfermé. On ne le laisse pas voir au-delà des contours de Seahaven et plus précisément au-delà des définitions de la réalité qu’on lui impose. Ainsi, l’écran est fragmenté et Truman est emprisonné par ces lignes géométriques. Il est aliéné, coupé de sa propre réalité pour ainsi dire. La fiction confine Truman à une réalité qu’on lui assigne. Il ne sait pas encore voir par lui-même. Il n’a jamais vraiment regardé.

Photo du film THE TRUMAN SHOW réalisé par Peter Weir
Crédits : Ciné Sorbonne

Un créateur qui tord sans cesse le monde : l’instrumentalisation de la fiction

En fait, Christoph perçoit distinctement des ébauches de fictions dans le réel, les arrache et les détourne des mouvements sincères de la vie pour qu’elles servent son émission de télé-réalité. Christoph instrumentalise la puissance fictionnalisante du réel et les artifices cinématographiques à des fins financières. C’est pourquoi, dans THE TRUMAN SHOW, on retrouve des placements de produits. A fortiori, la vie orchestrée de Truman à l’écran se traduit par sa marchandisation de l’autre côté, cet écran étant souvent confondu inconsciemment avec le réel. Tout est orienté vers la consommation. Les programmes télévisuels eux-mêmes sont voués à être consommés comme de simples produits de consommation qui ne méritent pas d’exister aussi longtemps que possible. Le visage de Truman se retrouve sur des coussins et des tasses, ses paroles retentissent dans les bouches des spectateurs du monde entier, les détails de ses faits et gestes, de ses sentiments et de ses émotions paralysent les corps et pénètrent les esprits des spectateurs. Christoph se sert de la fiction pour détourner ceux qui la regardent de la vie. Truman Burbank est un personnage accueillant dans lequel le monde entier peut se recueillir. Ainsi le spectateur du “Truman show” est aussi aliéné, pris dans le complexe optique donc. Il s’écarte de sa vie pour vivre à travers celle de Truman.

Voir et pouvoir, parler et entendre

Iris, caches noirs, écrans multipliés forment ainsi ce complexe optique où une présence lourde et pesante de la caméra se fait toujours sentir. Tout est réglé à la mesure des regards. C’est comme si on ne pouvait jamais échapper au voyeurisme, une façon de traduire la perversité du regard mais aussi ses faiblesses. En effet, Truman est un personnage qui n’existe, d’abord, que par l’intermédiaire du spectateur (les spectateurs intradiégétiques tout autant que nous-mêmes). Il reste impalpable dans un monde insaisissable. Puis Truman apporte de la texture au monde et à son être en trouant le mur, en sortant du complexe pour ainsi dire. Si la majeure partie du film nous laisse penser que voir et pouvoir règnent en maîtres sur le monde, la prise de conscience de Truman renverse cette croyance. Vivre à partir de ce que l’on voit tend à nous perdre dans les illusions. Il y a quelque chose dans la voix qui sonne juste, quelque chose qui ne trahit pas. Les annonces publicitaires adoptent un ton factice. La voix de Christoph fait entendre une sorte d’amour presque paternel recouvert de coutume par le voile de l’autorité du créateur sur sa créature. Les dernières paroles de Truman laissent résonner une tonalité comique, tonalité comique montrant un Truman maintenant créateur de sa propre vie se réappropriant la créature qu’il fut. Alors l’artifice a aussi sauvé Truman. Il n’était qu’une personnification du réel et c’est en arrachant de la fiction qu’il recouvre un équilibre viable.

Photo du film THE TRUMAN SHOW réalisé par Peter Weir
Crédits : Ciné Sorbonne

Les limites d’un monde fictionnel qui tourne le dos au réel

Christoph abuse des pouvoirs de la fiction pour parvenir à ses fins, mais au fond la fiction est-elle vraiment si mauvaise ? Et si la fiction émane du réel, alors tourner le dos à ce dernier n’est-t-il pas nuisible ? En effet, la fiction a besoin du réel pour exister par elle-même et pour elle-même. Les mouvements de la fiction composent entre une mise à distance de la proximité et un rapprochement de la distance. Le réel ressurgit toujours, comme le sentiment du manque chez Truman provoqué par le départ de Sylvia et la mort factice de son père. La vie déborde. Seule, la fiction est impuissance. En fait, Truman a un violent désir de vivre sa vie qui, dans le cadre de l’émission de télé-réalité, ne se constitue que de désirs atrophiés et tus par une routine aliénante et presque imperturbable où tout se retrouve complexé. C’est l’humanité contenue dans Truman qui conduit la fiction malicieuse au naufrage. Et c’est la recherche d’un amour perdu (ou plutôt volé) qui répare le Truman ayant perdu son humour et son envie de vivre. La vie n’a pas vaincu l’artificiel mais a retrouvé sa juste mesure. 

Oser se risquer au cinéma et oser risquer le cinéma : il n’y a pas de réel sans fictions

En somme, le cinéma transforme les ébauches de fictions que la vie présente sans relâche. Il offre des possibilités. Il s’agit de toujours (re)garder un peu de cinéma d’hier dans les salles d’aujourd’hui. Car dans le présent, il y a du passé. Et Truman ne peut plus être s’il renie qui il a été. Avancer droit devant tout en gardant en tête les mouvements cycliques de la vie génératrice. Laisser le passé voler mais pourvu qu’il ne se fasse jamais voler. THE TRUMAN SHOW fictionnalise une société de consommation où toute œuvre devient un produit quelconque. C’est en ce sens que la première rediffusion du TRUMAN SHOW parfait la portée éthique du film : l’œuvre doit durer dans tous les sens du terme. THE TRUMAN SHOW pose la question de l’acteur. “A star is born.” Mais l’acteur se recrée lui-même autant qu’il construit lui-même sa créature filmique (partagée avec les autres créateurs du film en inter-action) le temps indéterminé du film. C’est pourquoi le rapport créateur-créature, à l’image de la relation entre Christoph et Truman, est voué à l’échec. Finalement, il vaudrait peut-être mieux vivre avec un film plutôt que dans un film, et avoir ainsi conscience de la présence d’un début et d’une fin jamais vraiment fin.

Luna Delorge

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