Après son faux-dyptique Contes de juillet / L’île au trésor sorti il y a deux ans, le prometteur Guillaume Brac revient avec cet éblouissant À l’abordage, produit pour Arte et présenté en compétition au Champs-Élysées Film Festival, bouleversant souvenir de vacances rohmerien façon tranche de vie. Un film simple, touchant, mais virtuose.

Cela semble être devenu une évidence : Guillaume Brac, depuis quelques années et si l’on excepte l’antithèse quasiment symbolique Tonnerre, est devenu un cinéaste de l’été. Cela pourrait paraître réducteur, voir offensant, quand on réfléchit aux autres « cinéastes de l’été » – ces productions hollywoodiennes sans saveur qui jalonnent nos semaines de juillet-août sans véritable d’autre sens que celui de nous proposer du grand spectacle entre deux baignades. Mais c’est justement ce qui intéresse Brac : ces baignades, celle où l’on coupe la corde avec les effets spéciaux du monde et où, l’espace d’un plouf, on fuit le carcan de nos villes et de nos problèmes. L’été, chez Brac, n’est pas seulement un décor : c’est un personnage.

L’histoire commence en région parisienne. Félix, un type au cœur tendre, tombe sous le charme d’une fille avec laquelle il a une relation d’un soir. Celle-ci part le lendemain dans la Drôme pour retrouver sa famille, et il décide de la suivre, accompagné de son meilleur ami et de leur chauffeur BlaBlaCar. C’est aussi minimaliste que ça en a l’air : À L’ABORDAGE, c’est le récit d’un amour qu’on chasse, qu’on perd, qu’on découvre, au fil des sorties en rivière et du quotidien animé des vacances d’été. À L’ABORDAGE, c’est aussi le récit d’un soi qui se construit et se déconstruit au fil des rencontres et des nouvelles expériences – nouvelles expériences car, derrière la romance, le dernier Brac se plonge dans une aventure intime, à l’échelle de l’humain : cette aventure d’une première sortie canyoning, cette aventure d’une première cuite, de premières vacances. Cette aventure d’un nouvel amour. C’est cet ancrage de la banalité qui fait qu’on se projette autant dans le cinéma de Brac – on y voit les potes, les meufs, les hauts et les bas, les peines et les succès, les frustrations et les passions, les jours et les soirs. La vie, quoi.
Photo du film À L’ABORDAGE
On le compare souvent à Rohmer, mais le cinéma de Brac présente une nuance fondamentale : fini la confiture métaphilosophique, fini les interminables monologues romantiques. Ici, tout le monde n’est pas un grand penseur littéraire. Ce n’est pas pour autant qu’À L’ABORDAGE n’est pas un film qui pense la vie. Bien au contraire, dans ces moments, ces déceptions, ces rires (car c’est en plus très drôle), il y a le sel qui fabrique un instant – à l’image de ce magnifique karaoké sur Aline, plus bel hommage (involontaire) à Christophe qu’on aurait pu penser.

Finalement ne reste que ce beau visage, comme une épave. La mélancolie se déverse en nous. Ces vacances, ce sont les nôtres. Celles qui ne font pas rêver, mais qui gênent et qui déçoivent, et qui, dans l’espace d’une après-midi en apparence anecdotique, se transforment en souvenirs. À L’ABORDAGE, film d’une douceur et d’une tendresse infinies, se propose en miroir de nos propres passions de femmes et d’hommes, où toute la complexité des sentiments assouvis ou non réside dans la chaleur d’un plan fixe qui ne s’arrête pas. A l’heure où cette joie passagère se vit confinée, loin des rivières et des campings, la force du dernier Brac est d’autant plus bouleversante : cet îlot perdu, telle une variation de ce bassin noir de monde de Cergy-Pontoise (L’Île au trésor), s’estompe aussi vite qu’il est apparu.

Vivien

À L'ABORDAGE, un conte d'été par Guillaume Brac - Critique
Titre original : À l'abordage
Réalisation : Guillaume Brac
Scénario : Catherine Paillé, Guillaume Brac
Acteurs principaux : Éric Nantchouang, Salif Cissé, Édouard Sulpice
Date de sortie : Prochainement
Durée : 1h35min
4.0Estival
Avis des lecteurs 8 Avis

proposer un article ?