Photo du film ANDRE IS AN IDIOT
Crédits : Originals Factory

André is an Idiot, le documentaire qui défie la mort

IMDb7.8/10Letterboxd3.9/5Metacritic78/100Rotten Tomatoes97%
Noter0 Note
4

Il y a des films qui choisissent de regarder la mort en face, et d’autres qui décident de lui tirer la langue. André is an Idiot fait les deux à la fois – et c’est précisément ce qui le rend précieux.

Ce documentaire de Tony Benna (son premier long métrage) décrit avec sensibilité, mais aussi le brin de folie nécessaire, les dernières années d’un Américain excentrique, André Ricciardi (1968-2023), diagnostiqué au stade IV du cancer du côlon en 2020 faute d’avoir fait à temps un test de dépistage qu’il avait pourtant promis à un ami de réaliser. C’est bien parce qu’André s’en voulait qu’avec le réalisateur il avait choisi ce titre peu valorisant, mais aussi parce que son tempérament le portait à vouloir rire de tout, en premier lieu de lui-même. Oscillant entre épisodes burlesques et drame, le film donne à voir le portrait attachant d’un homme et d’une famille confrontés à l’irruption de la mort dans un quotidien confortable.

Issu du milieu de la pub à San Francisco, bouillonnant d’idées souvent farfelues et jamais à court de « blagues pourries » (dixit l’une de ses filles, qui n’a jamais appelé son père « Papa », mais seulement « André »), André Ricciardi était un irrévérencieux qui s’est trouvé soudainement confronté à la tragédie de sa propre mort imminente alors qu’il avait 52 ans. Le film fait le récit sombrement comique de sa chimiothérapie, puis des séances douloureuses de radiothérapie qu’il cherchait à alléger grâce à sa consommation quotidienne de cannabis. On le voit imaginer toutes sortes de subterfuges pour éloigner sa peur : faire imprimer son génome pour pouvoir être « reproduit » ultérieurement ; réaliser une cryogénisation partielle ou totale ; recourir aux services d’une agence apprenant à pousser « le cri de la mort » du haut d’une montagne pour évacuer son stress. Et finalement, faire réaliser ce film par son ami Tony Benna, une autre forme de thérapie, et une façon originale de se perpétuer.

Un portrait physique sans concession

La maladie ayant repris irrémédiablement son travail de sape, André is an Idiot témoigne de la transformation progressive du corps d’André en celui d’un mourant : on le voit perdre ses cheveux, puis son corps fond et son visage se creuse, tandis que ses cils se mettent à pousser incroyablement. À la fin, sur ce squelette décharné, on ne voit plus que le ventre gonflé, proéminent. Le film est donc plutôt dur à regarder. L’humour y est bien présent – celui qu’André veut manier jusqu’au bout en signe de résistance –, mais il est noir, et ce n’est pas une comédie. Pas question non plus pour André de présenter sa lutte comme une « bataille », selon le cliché guerrier habituel.

Sa survie temporaire, il dit la devoir sûrement à sa femme : Janice, du même âge que lui, dont le visage rayonnant illumine le film malgré quelques larmes qu’elle réussit le plus souvent à réfréner – pas question d’affoler ses deux filles ados. André l’avait pourtant épousée presque par hasard en 1995, juste pour permettre à cette Canadienne d’obtenir la fameuse carte verte. Puis une liaison forte et durable s’était nouée, que le couple avait même dû prouver lors d’un passage dans un jeu télévisé façon Les Z’amours – séquence visible dans le film. Leur couple a résisté au temps, aux excès d’André, à sa vie de bâton de chaise dans le monde superficiel de la publicité. Avec la maladie, selon Janice, André est devenu « plus gentil », a fini par accepter de montrer sa vulnérabilité, de laisser s’exprimer la tristesse de ses proches – ses deux filles Tallula et Delilah, son frère Nick, et surtout Lee, l’ami et âme sœur avec lequel il part une nuit dans un désert californien, tous deux sous la voûte céleste étoilée, à se laisser pénétrer par le silence et le sentiment du néant.

Une mise en scène à la hauteur de l’excentricité de son sujet

Les choix formels de Tony Benna sont à la mesure du personnage. Pour les scènes les plus crues – évacuation des intestins avant la coloscopie, séances de rayons sur l’anus, délires d’André rêvant d’un jeu télévisé intitulé « Qui veut ma peau ? » –, il substitue des animations avec des marionnettes, trouvant dans cette distance formelle une façon d’aborder l’insoutenable sans le fuir. Pour populariser le message sur les coloscopies, il insère un enregistrement de 2000 où la journaliste Katie Couric, qui avait perdu son mari d’un cancer deux ans plus tôt, s’était fait filmer pendant sa propre coloscopie à la télévision. Il suit ses personnages partout – chez eux, en voiture, en contemplant les vagues du Pacifique. Et quand le père d’André, trop réservé pour apparaître à l’écran, ne peut jouer son rôle, Benna engage l’acteur et humoriste canadien Tommy Chong comme sosie pour lui donner la réplique.

Il y a aussi ce moment fort où André insère dans un lecteur une vieille cassette vidéo résumant « une vie de bonheur », de sa rencontre avec Janice jusqu’au diagnostic du cancer. Sa réaction est immédiate : « C’est tout ce que je déteste. » C’est le film entier en une phrase – une œuvre qui refuse le tableau à l’eau de rose, qui ne cache rien, et qui fait de cette honnêteté radicale sa force principale.

« Bref » (comme dirait Kyan Khojandi, qui prête sa voix pour la version française) André is an Idiot est un documentaire non-conformiste sur une personnalité non-conformiste, drôle et dur à la fois, qui traite d’un sujet qui concerne tout le monde avec une liberté de ton rare. On en ressort à la fois secoué et, étrangement, un peu plus vivant.

— Jean-Michel ROPARS

Auteur·rice

Ne pas fermer les yeux – Tribune

La communauté ciné/séries francophone prend la parole sur ce que le Rassemblement National représente pour le cinéma français, le CNC et la liberté de création.

Lire la tribune et cosigner →

Nos dernières bandes-annonces