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DANS LES FORETS DE SIBÉRIE, 6ème long métrage de Safy Nebbou, est l’adaptation moderne du roman éponyme que Sylvain Tesson a tiré de son incroyable expérience personnelle. Il nous conte l’histoire d’un homme – Teddy (Raphaël Personnaz), qui décide de tout plaquer pour se retrouver en tête à tête avec la nature au bord du lac Baïkal, avec sa trompette et quelques livres pour seules distractions.

Dans notre société du divertissement où la solitude et le vide sont anxiogènes, le premier réflexe qui nous assaille au moment où Teddy s’installe enfin seul dans sa cabane, c’est la peur de l’ennui. La peur qu’il ne se passe rien et que ces presquedeux heures à regarder un homme couper du bois et se préparer un thé nous paraissent interminables. C’est alors que la beauté des images glaciaires et la chaleur des cuivres d’Ibrahim Maalouf viennent nous cueillir et nous incitent à lâcher prise, à nous laisser emporter, à prendre part à ce surprenant voyage.

Sous cet apparent manque d’action se joue alors quelque chose d’important dans la vie de cet homme, et chacune des actions qui composent son quotidien, chacune de ses réactions fait écho en nous dans la mesure où elles nous interrogent sur nos propres capacités et nos désirs.

Photo du film Dans les Forêts de Sibérie

Cet homme là, dont on ne sait volontairement que peu de choses afin de pouvoir s’identifier, ne s’est pas isolé en Sibérie dans de telles conditions extrêmes pour oublier qui il est, mais au contraire pour se rappeler qu’il est un être humain, bien vivant. C’est ainsi qu’il retrouve des réflexes et réactions que l’on pourrait positivement qualifier « d’enfantines » : il s’émerveille et prend du plaisir grâce à de petites choses telles que patiner sur ce lac qui semble lui appartenir, sous un rayon de soleil. Par instants on devine même dans les émotions de Raphaël Personnaz une sincérité qui va au delà de son jeu et à laquelle il est difficile de rester indifférent.

En réalité, la seule chose à laquelle Teddy tente d’échapper, c’est au diable de la modernité qui annihile progressivement tout ce qui nous distingue en tant qu’Hommes et nous rapproche chaque jour davantage de machines. Ce n’est pas un hasard si l’on apprend qu’il était chef de projet multimédia :  plus il contribuait à bâtir notre monde virtuel, scotché derrière un écran, plus il avait la sensation de ne rien construire. Tout simplement, cet homme s’est mis au pied du mur en se demandant s’il serait capable de se reconnecter à la nature en faisant autre chose de ses dix doigts que de pianoter sur le clavier d’un téléphone ou d’un ordinateur. Ce dont il s’éloigne, c’est d’un monde artificiel qui nous détourne de l’essentiel, à commencer par nos propres sens, puis notre liberté.

« Dans les Forêts de Sibérie est un souffle d’air frais, une pause régénérante et nécessaire qui invite à s’interroger sur cette manie de vouloir à tout prix combler les vides par peur de se confronter à soi-même. »

Cependant nul homme n’est une île, complet en soi, et Sylvain Tesson avoue qu’il aurait aimé avoir quelqu’un avec qui partager ou échanger de temps à autres lors de cette expérience qui dura un an. C’est pour cette raison, et aussi par conscience du caractère angoissant que provoque la solitude à notre époque, que le réalisateur a librement adapté le roman en y introduisant un second personnage (superbement interprété par le comédien Evgueni Sidikhine). L’intervention de ce russe dans l’aventure permet à Teddy autant qu’au spectateur, de réaliser que cet endroit n’est pas fait pour les Hommes et que cette retraite ne peut être que temporaire. Que l’Homme a besoin de communiquer, que c’est même ce qui le distingue des animaux : la transmission, qui seule nous permet d’évoluer contrairement à eux. Teddy en est quelque part conscient puisqu’il consigne dès le début ses pensées dans un carnet. Il manifeste ainsi la volonté de laisser une trace de cette expérience.

En outre, si la réticence du protagoniste à retourner à la civilisation nous interroge sur le fait que cette retraite puisse être interprétée comme une fuite ou une certaine lâcheté, on abandonne rapidement cette idée en prenant conscience des richesses que cette expérience lui a apportées. L’émotion culmine lorsque Teddy explique qu’il ne s’est jamais senti aussi vivant qu’à cet endroit, de nouveau maître de son temps, de ses facultés et de sa liberté. Ce qui le freine dans ce retour à la réalité, c’est donc la peur de perdre déjà ces trésors retrouvés, la peur de se faire happer de nouveau par le chant des sirènes de la modernité, la peur de ne pas oser rester lui-même.

Photo du film DANS LES FORÊTS DE SIBÉRIE

Enfin, à travers ce film qui s’apparente d’ailleurs parfois davantage à un documentaire qu’à une fiction, Safy Nebbou ne nous leurre pas et nous rappelle à quel point la nature est tout aussi violente que fascinante. Ces deux aspects se côtoient à merveille dans cette œuvre où l’on assiste à la fois à la rudesse d’une tempête de neige et au miracle de la débâcle (rupture des glaces qui intervient au printemps).

Par ses images et sa musique sublimes, DANS LES FORETS DE SIBERIE est un véritable souffle d’air frais, une pause régénérante et nécessaire qui invite à se recentrer sur l’essentiel de nos conditions de vie, à s’interroger sur l’exploitation de notre existence en tant qu’Hommes, sur cette manie de vouloir à tout prix combler les vides par peur de se confronter à soi-même. Ce film nous fait prendre conscience que la société contemporaine nous propulse dans une course épuisante. Une course de fond durant laquelle on oublie souvent de se ressourcer en prenant, par exemple, le temps de s’arrêter pour admirer le paysage.

Stéphanie Ayache
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[CRITIQUE] DANS LES FORÊTS DE SIBÉRIE

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