Comme son nom l’indique, L’Entente – La face cachée d’Alexandrie s’intéresse aux recoins invisibles de la ville mythique d’Alexandrie. Mais les splendeurs pharaoniques que le point de vue occidental associe à cette ville ont depuis longtemps laissé place à une modernité bétonnée et industrielle. Pour son premier long-métrage de fiction, Mohamed Rashad, reconnu pour ses documentaires, pose sa caméra dans la marge de la ville et laisse cette « face cachée » en dire long sur la société égyptienne dans son ensemble.
On est guidés dans cette marge par deux frères, Hossam et Maro, peu familiers l’un avec l’autre puisque l’aîné, Hossam, s’est rebellé et a quitté le domicile familial depuis plusieurs années. Mais la mort précoce de leur père l’y ramène : pour éviter un procès, l’entreprise propose un emploi à ce jeune homme marginal. Talonné par son petit frère, il arpente la banlieue d’Alexandrie, du domicile à l’usine, fait face à la dure réalité d’un travail aliénant et s’interroge sur la mort de leur père.
L’Entente filme une Alexandrie fantôme
L’héritage documentaire se ressent pleinement dans L’Entente – La face cachée d’Alexandrie, à travers un réalisme très concret, jusque dans sa texture visuelle. Des couleurs à la matière, la mise en scène se veut terreuse, à la fois hyper-réaliste – certains employés de l’usine sont interprétés par de véritables ouvriers – et presque dystopique, symptomatique de la précarité des personnages. Ces quartiers refoulés ressemblent à un purgatoire, dans un monde où la justice part elle-même en poussière. Elle est abandonnée au profit d’arrangements douteux, comme celui qui entraîne Hossam et Maro à travailler à l’usine, ou encore des violences de rue qui tissent une toile de fond pesante.
Une violence sociale qui imprègne chaque espace
Le penchant documentariste permet de donner tout son poids à cette atmosphère omniprésente, qui traduit une violence sociale internalisée, subie mais tolérée. Le personnage de la mère est particulièrement intéressant au prisme de cette internalisation de la violence. On peut interpréter le gonflement de sa jambe comme une manifestation psychosomatique de sa souffrance passive, qui la restreint physiquement à l’espace domestique et l’empêche de vivre.
La grande force du film vient de sa capacité à constamment sous-entendre la dureté du quotidien de tous les personnages. On pourrait penser que les deux frères, jeunes et libres, constitueraient un contraste avec leur mère ; toutefois, s’ils quittent en effet le domicile, c’est uniquement pour se rendre au travail. Entre l’espace domestique et l’espace professionnel, tout devient menace : le danger physique, mais aussi le risque d’être injustement incriminé.
Le hors-champ comme menace permanente
Si Rashad présente d’abord l’usine comme un renouveau, voire une bouffée d’air frais face à l’oppression domestique, il en fait peu à peu un étau qui représente la source de tous les dangers. On pourra ici apprécier le jeu de mise en scène des points de vue pour souligner cette menace constante : d’un côté, l’oppression du regard dominant, celui de l’ingénieur de l’usine. On notera le choix de le positionner au centre de l’usine, dans un bureau vitré qui lui confère une dimension omniprésente et presque omnisciente.
D’un autre côté, ce qui échappe au regard des frères comme à celui des spectateurs : de la mort de leur père à un nouvel accident à l’usine, tout ce qui se joue hors champ devient synonyme de danger, voire de mort.
Une critique sociale puissante, mais émotionnellement distante
L’Entente – La face cachée d’Alexandrie est donc avant tout un film sur les espaces, ce qu’illustre le contraste entre l’appartement confiné et les plans larges et fixes de l’usine : les personnages se perdent dans ce vaste ensemble gris et aliénant, qui manifeste une solitude générale mais jamais réellement partagée.
Face à ce grand tout, on pourra regretter l’effacement des personnages, surtout des deux protagonistes. Pour pousser la critique sociale plus loin, il aurait fallu pouvoir davantage sympathiser avec eux, et malheureusement ce qui échappe au regard du spectateur concerne aussi l’entente entre deux frères qui réapprennent à se connaître, unis par le poids du deuil.
L’Entente – La face cachée d’Alexandrie réussit donc son ambition de mêler fiction et documentaire à travers le tableau d’un quartier sans vie, abandonné par la ville. Mohamed Rashad s’impose incontestablement comme un grand metteur en scène, capable de rendre avec justesse et sans artifice une atmosphère générale grâce à son regard aiguisé de documentariste. Pour véritablement capter son public, il aurait toutefois fallu adapter ce regard à une échelle plus intime, sur des personnages qui restent à regret bidimensionnels, et aussi froids que les pavés délabrés qu’ils foulent.
— Marie ARRIGHI



