Une femme tuée dans un bain de sang par un déséquilibré : un grand classique des films d’horreur. Mais pourquoi le féminicide occupe-t-il une place si centrale dans ce genre de cinéma, et comment en sommes-nous arrivés là ? Ivan Jablonka, historien, écrivain et professeur à l’université Sorbonne Paris Nord, a tenté de répondre à cette question – avec un résultat parfois discutable.
Dans La culture du féminicide, paru chez Seuil, Jablonka retrace l’histoire de la mise à mort des femmes dans notre société, en consacrant notamment un chapitre au cinéma. Son ouvrage montre que le féminicide s’inscrit dans une culture ancienne, depuis la Bible jusqu’à la chasse aux sorcières, en passant par l’art, la littérature et, bien sûr, les films d’horreur.
En tant qu’historien, Jablonka est légitime pour aborder l’histoire de ce phénomène. Pourtant, il n’est pas spécialiste de cinéma. Ainsi, bien qu’il cite certains grands réalisateurs, son analyse peut parfois laisser en suspens certains aspects propres à ce médium.
Pour bâtir la base de sa réflexion cinématographique, le livre évoque deux films sortis en 1960 qui, selon lui, ouvrent les portes du féminicide au cinéma d’épouvante.
Les prémices du « spectacle de l’agonie »
Cette année-là, le réalisateur anglais Michael Powell provoque une controverse en sortant Le Voyeur. Sa scène d’ouverture pose les bases de nombreux films d’horreur à venir : un homme cible une femme ayant, à ses yeux, transgressé (ici une prostituée), puis la tue, filmant ses actes afin de pouvoir les revivre ensuite.
Dans Psychose, sorti la même année, Hitchcock met en scène la mort de son actrice principale avec une virtuosité devenue célèbre. Assassinée dans une séquence de 70 plans en moins d’une minute, Marion Crane paie le prix de son crime : elle a volé de l’argent. La scène de la douche rassemble des éléments similaires – rapprochement entre mort et sexualité, voyeurisme – participant à ce que Jablonka appelle le « spectacle de l’agonie ».
On pourrait toutefois élargir cette idée à l’ensemble de l’œuvre d’Hitchcock, dont la mise en scène repose souvent sur une tension extrême, où le spectateur est placé dans une position d’inconfort, oscillant entre fascination et malaise.
Le poids de l’histoire
Le travail de Jablonka sur le cinéma peut néanmoins sembler partiel. Son parcours à travers les films laisse de côté certaines œuvres antérieures qui auraient pu enrichir son analyse.
Dès 1932, bien avant Powell et Hitchcock, Todd Browning réalise Freaks. Ce film d’horreur met en scène des personnes atteintes de malformations physiques, et se conclut par la mutilation d’une trapéziste manipulatrice, transformée en créature de foire.
La violence de cette transformation reste frappante aujourd’hui. Le film met en place une forme de double spectacle de l’agonie : celui observé par les personnages à l’écran, et celui éprouvé par le spectateur lui-même.
Les Italiens peaufinent la recette
Selon Jablonka, ce que Powell et Hitchcock amorcent, les Italiens vont le systématiser. Mario Bava et Dario Argento deviennent les figures majeures d’un cinéma où les femmes, souvent sexualisées, sont mutilées puis assassinées par un tueur masculin.
Le film Les corps présentent des traces de viol (1973), réalisé par Sergio Martino, constitue pour lui un exemple emblématique de cette tendance. On y retrouve les éléments qui nourriront les slashers : des femmes isolées, un tueur, et une violence qui devient moteur du récit.
Ces films reposent également sur des figures récurrentes : des femmes perçues comme transgressives, rapidement punies, et des meurtres particulièrement graphiques, réalisés à l’aide d’armes blanches.
Une relecture contemporaine
L’analyse de Jablonka s’arrête toutefois aux débuts des années 1980, sans prendre en compte certaines évolutions du genre. Depuis, le cinéma d’horreur a en effet proposé d’autres représentations.
Le personnage de la « final girl », survivante et souvent victorieuse, en est un exemple. Plus récemment, des films comme Grave (2016) de Julia Ducournau ou Revenge (2017) de Coralie Fargeat offrent des perspectives différentes, mettant en scène des personnages féminins qui ne se réduisent plus à des figures de victimes.
Ces évolutions ne contredisent pas nécessairement l’analyse de Jablonka, mais elles invitent à la prolonger.
Si son travail soulève des questions importantes sur la place des femmes dans le cinéma d’horreur, il laisse aussi entrevoir un champ de réflexion encore largement ouvert.
— Andrew TAYLOR
Andrew Taylor est professeur de culture et de civilisation américaine à l’école de management Audencia. Ses enseignements couvrent des sujets tels que l’aspect géopolitique des films et séries, l’histoire de l’industrie hollywoodienne, et les divers genres de cinéma.
Cet article a été publié suite à une contribution d’un·e rédacteur·rice invité·e.
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