Photo du film UN SIMPLE ACCIDENT
Crédits : Les Films Pelleas

Un simple accident, la morale humaniste de Panahi à l’épreuve de la violence

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Palme d’or à Cannes 2025, UN SIMPLE ACCIDENT de Jafar Panahi met en scène un dilemme moral radical : faut-il épargner un bourreau au nom de valeurs humanistes, quitte à en payer le prix ? À travers un dispositif minimaliste et plutôt bavard, le cinéaste iranien interroge la justice, la vengeance et la responsabilité individuelle. Une proposition forte, mais non dénuée d’ambiguïtés.

Jafar Panahi (né en 1960) est sans doute le cinéaste iranien le plus récompensé dans les grands festivals internationaux : Caméra d’or pour Le ballon blanc à Cannes en 1995, Léopard d’or à Locarno pour Le Miroir en 1997, Lion d’or à Venise pour Le Cercle en 2000, Ours d’or à Berlin en 2015 pour Taxi Téhéran, et enfin Palme d’or à Cannes en 2025 pour UN SIMPLE ACCIDENT.
Il existe pourtant d’autres réalisateurs iraniens de grand talent – Asghar Farhadi, Mohammad Rasoulof, Saeed Roustayi – dont les œuvres n’ont rien à envier à celles de Panahi. Qu’est-ce qui distingue alors son cinéma, et comment expliquer cette reconnaissance quasi systématique ?

Un récit conçu comme un tribunal moral

UN SIMPLE ACCIDENT repose sur une situation narrative simple mais lourde de conséquences. Eghbal, surnommé « la guibole » en raison de sa prothèse de jambe – séquelle d’une blessure de guerre en Syrie – est un tortionnaire au service du régime iranien. À la suite d’un banal accident de la route, il croise par hasard Vahid, un mécanicien modeste et l’une de ses anciennes victimes.

Sans même le voir, mais en reconnaissant sa voix et le grincement caractéristique de sa prothèse, Vahid pense identifier son bourreau. Sous le coup de l’émotion, il décide de le kidnapper. Après avoir envisagé de l’enterrer vivant, le doute s’installe : tuer un innocent serait une faute irréparable. Vahid sollicite alors l’avis de Salar, un ami libraire lui aussi ancien détenu, qui désapprouve cette entreprise hasardeuse.

Afin de confirmer l’identité de l’otage, Vahid fait appel à Shiva, photographe et autre victime d’Eghbal. Celle-ci est en pleine séance photo de mariage, si bien que les futurs mariés – Goli, également persécutée, et Ali, fils de bonne famille profiteur du régime – ainsi que Hamid, ancien compagnon de Shiva, se retrouvent entraînés dans le désert. L’otage, invisible, est enfermé dans un coffre à l’arrière du van. Cette assemblée improbable, où figure une mariée en robe blanche et diadème de princesse, forme un tableau à la fois absurde et révélateur : celui d’un tribunal improvisé, sans règles ni certitudes.

Le dilemme de la justice et la parole comme seul moteur

Très vite, le groupe se divise. Hamid et Goli sont convaincus qu’il s’agit bien de « la guibole » et prônent une solution radicale. Ali refuse de se prononcer. Vahid et Shiva hésitent, conscients de la portée irréversible d’une exécution. La référence à Douze hommes en colère de Sidney Lumet vient naturellement à l’esprit : ici aussi, la parole est l’unique outil de décision.

Peu à peu, les protagonistes se dispersent. À la nuit tombée, seuls Vahid et Shiva restent face à l’otage. Attaché à un arbre, celui-ci finit par avouer qu’il est bien Eghbal, revendiquant ses crimes au nom de sa foi et de son allégeance au régime du Guide suprême Ali Khamenei. L’innocence ou la culpabilité de ses victimes lui importent peu : il se considère comme un soldat d’Allah. Pris de peur, il prétend ensuite regretter ses actes.

Refusant de devenir des assassins à leur tour, Shiva et Vahid choisissent de l’épargner. Ils repartent en le laissant attaché, avec toutefois la possibilité de se libérer. La conclusion du film demeure volontairement ambiguë : lors d’une cérémonie de mariage, Vahid entend derrière lui le grincement sinistre de la prothèse. Le cycle de la violence semble prêt à recommencer.

Un dispositif contraint et une morale problématique

Comme dans plusieurs de ses films récents, Panahi travaille à partir de contraintes fortes. Persécuté par le régime, il ne peut tourner librement et privilégie des espaces clos ou isolés : une voiture, un désert, quelques personnages. Ce choix impose un cinéma dominé par la parole, parfois teintée d’humour, mais souvent envahissante.

Comparé à Mohammad Rasoulof, Asghar Farhadi ou surtout Saeed Roustayi (La Loi de Téhéran), le cinéma de Panahi apparaît ici moins visuel, plus proche du théâtre filmé. Les personnages incarnent chacun une position morale ou sociale : le violent, le lâche, la passionaria, l’hésitant, l’intellectuelle. Le dispositif est clair, mais peut sembler appuyé.

La question posée par le film est pourtant essentielle : a-t-on le droit de se faire justice soi-même ? La réponse apportée par Panahi – le refus de tuer, même face à un bourreau fanatisé – se veut humaniste. Mais elle n’est pas sans poser problème dans le contexte iranien actuel. Relâcher un tortionnaire, c’est aussi accepter le risque qu’il poursuive sa violence. En ce début de 2026, la répression du régime a fait des dizaines de milliers de victimes, et la situation s’apparente à une guerre civile. L’histoire offre d’autres réponses possibles : durant la Seconde Guerre mondiale, la Résistance française n’hésitait pas à éliminer les traîtres, comme le rappelle L’Armée des ombres de Jean-Pierre Melville.

Panahi allège cependant son film par des touches de comique : scènes de racket ordinaire, présence incongrue d’une mariée parmi les « justiciers », ou encore cet accouchement à la maternité où les kidnappeurs deviennent malgré eux les parrains du fils d’Eghbal. L’humour agit comme un contrepoint, sans dissiper entièrement le malaise moral.

UN SIMPLE ACCIDENT est un film stimulant, qui soulève des questions fondamentales. Méritait-il pour autant la Palme d’or ? On peut estimer que cette récompense salue autant le courage d’un cinéaste persécuté – récemment emprisonné – que l’œuvre elle-même, et rend hommage, au-delà de Panahi, à la détermination du peuple iranien. Le cinéaste le reconnaît lui-même : « Ce qui me protège, c’est le courage des Iraniens. Quand je vois à quel point ils ont du courage, je ne peux que les suivre. »1Positif, n° 776

— Jean-Michel ROPARS

Auteur·rice

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