L’histoire : Le professeur Immanuel Rath est l’ultimate moral compass : célibataire, charismatique, ponctuel, despotique. Il va pourtant se retrouver entraîné puis enchaîné à l’Ange Bleu, « mal-fameux » cabaret ou se produit une troupe itinérante, et surtout la fameuse Lola Lola (fabuleuse Marlene Dietrich), dont les charmes vont le rendre fou.

Il s’agit dans cette histoire, de montrer comment une personne peut provoquer autant la passion que le désespoir, et également de prouver que la déchéance et l’humiliation sont un spectacle autant, voir plus passionnant et rentable, que celui de la chair. Ce postulat, 85 ans plus tard, peut évidemment paraître déjà vu. Pourtant, Sternberg propose quelque chose d’unique et d’intemporel grâce à sa géniale mise en scène.

Le génie ne se trouve pas dans la démonstration esthétique : pas d’effets de caméra appuyés (à part deux géniaux travellings particulièrement illustratifs de la solitude du professeur) ou d’utilisation de la photographie N&B comme moyen impressionniste de décrire un mental, une psyche.
La photographie ne cherche jamais à magnifier les décors, ou les personnages. Elle n’amplifie jamais les contrastes, les ombres, ou les effets de lumière et se contente de restituer une ambiance, réaliste et crue.
Cela en fait un des seuls points noir du film, le manque d’identité visuelle.

La réalisation, elle, utilise principalement les plans fixes : l’espace autour des personnages est du coup très étriqué, et fait de chaque décor un espace fourmillant de détail, mais très figé, comme une sorte de scène de théâtre. Ce qui contribue à donner au film des allures d’opéra, comique au début, puis franchement tragique.

C’est probablement lié à l’aspect très « Fantinien » de l’histoire, mais aussi à la direction d’acteurs, typique du cinéma de cette période : ceux-ci sont constamment dans la sur-expressivité. Leurs visages se déforment de manière exagérée, quelque soit l’émotion et les sentiments qui les animent.
Il faut néanmoins remettre les choses dans leur contexte. Cette façon de jouer (ou plutôt de surjouer) est liée au passage récent du muet au parlant… Le magnétisme intemporel de Marlene Dietrich et le captivant spectacle de la déchéance du professeur permettent tout de même largement d’atténuer cette impression de vieux cinéma qui se dégage de l’interprétation générale (que j’ai eu personnellement, un peu de mal à intégrer, en tant que public habitué aux performances à oscars et/ou au naturalisme poussé, typique du cinéma contemporain).

Non : si je devais décrire ce qui fait le génie de la mise en scène de Sternberg, j’utiliserais trois composantes : Un rythme particulier, qui s’accélère progressivement, le choix de Marlene Dietrich comme pivot de l’intrigue, l’importance des détails et des micro évènements dans la narration.

Ainsi, le film commence de manière particulièrement lente pour donner de la force et de l’importance au quotidien, forcer le spectateur à considérer comme acquise la situation des personnages, pour mieux renverser certains rôles petit à petit, provoquer un réel trouble chez le spectateur lorsque le cabaret l’Ange Bleu, sa dynamique et ses personnages bien différents pénétreront par la force dans le scénario.

Concernant les détails, il s’agira toujours de minuscules moments, presque subliminaux qu’il est à la fois impossible de rater, et important d’enregistrer. Je pensais d’ailleurs, à cause de ma culture cinématographique bien contemporaine, qu’il s’agissait de scénettes inutiles, souvent longues et hors propos, je prenais cela pour des gimmicks disparus d’un cinéma de début de siècle…
Erreur !
Rien n’est gratuit. Petit à petit, l’histoire et le drame se construisent mais requièrent en parallèle un effort intellectuel pour replacer ces quelques détails au cœur de l’histoire, pour lui donner un éclairage nouveau, une résonance beaucoup plus troublante.

ange bleu 1

Exemples.
Pris lors de la présentation du professeur Immanuel Rath, quelques détails étranges surgissent :
Cette mine de crayon qui se casse, juste après avoir terminé une caricature du professeur. On peut ici imaginer qu’il s’agit de prévenir le spectateur qu’il faudra aller au bout de la moquerie pour ressentir le vrai drame.
Cette horloge que l’on voit s’animer pendant de long instants, sonnant l’heure du début des cours, et représentant la ponctualité et la précision du professeur, prendra un sens nouveau lorsqu’elle sera réduit à un lointain bruit, prouvant que cet homme pourtant paraissant si infaillible, a succombé à un pouvoir attractif autre que sa propre morale.
Puis lors de l’arrivée à l’Ange Bleu, Ce clown triste, perçu d’abord comme un running gag bien lourdaud, deviendra LE symbole de l’humiliation absolue, quand la veuve noire aura totalement phagocyté notre cher professeur.

Ces exemples, ces détails, me permettent d’aborder ce qui m’a beaucoup plu et troublé dans l’Ange Bleu : une « nouvelle » manière de penser le cinéma : la volonté de faire confiance au spectateur pour construire une histoire conjointement avec l’équipe artistique, une histoire qui n’appartient plus au seul spectre du cinéma, mais résonne comme un écho intemporel à ce que l’on connaît de la personnalité humaine, ce que l’on à pu en expérimenter, voir ou lire, son propre vécu.

« Le talent conjoint d’une actrice intemporelle et d’un metteur en scène visionnaire. Un masterpiece. »

Je juge ici L’Ange Bleu en le comparant à ce que je connais, un cinéma récent qui a digéré cent dix années de matériau filmique et n’évolue plus que par minuscules touches, via la technologie plus qu’en redéfinissant le médium.

Ce qui différencie l’Ange Bleu d’un film contemporain tient ainsi de l’opposition argentique / numérique en photographie : ce que l’on voit à l’image a été analysé, réfléchi, filmé avec précision. Tout l’inverse de la consommation abusive de l’instantané, chère au cinéma d’aujourd’hui. Cette utilisation particulière de la caméra et de l’Image est faite pour provoquer une rémanence rétinienne ET subconsciente, qui définit cette narration parallèle que nous, spectateurs, devons imaginer, reconstituer, à travers l’assemblage de détails et de micro évènements.

Une vraie proposition de cinéma, stimulante et intelligente, qui ambitionne de raconter une histoire en apparence simple en la transformant en récit à tiroirs et en brisant la linéarité apparente du scénario.
Il est enfin, important de considérer ce film comme précurseur du cinéma actuel, et par là, lui rendre toute la valeur d’une mise en scène maintes fois copiée.

Puis, un mot sur Marlene Dietrich. Pour donner une idée de la performance de cette incroyable actrice – des années 30 rappelons le, je vais la comparer à Matthew McConaughey (dans ses derniers rôles : True Detective, Killer Joe, Dallas Buyers Club, Le Loup de Wall Street).

On reconnaît toujours les actrices et acteurs hors du commun dans leur capacité à donner ce supplément d’âme aux personnages, au delà de la simple direction d’acteur, indépendamment des standards de jeu d’une époque, ou du rôle donné par le scénario. C’est grâce en général, à un réalisateur qui sait suffisamment faire confiance à l’actrice (ou l’acteur) pour lui laisser le loisir d’exprimer sa vision du personnage qu’elle (ou il) incarne.

Le réalisateur capte donc parfaitement l’attitude charismatique, juste et minimaliste de Marlene Dietrich, très actuelle finalement ; son interprétation musicale, joyau allemand vintage et unique, est étrangement sensuelle et pourtant si statique…

Puis sa manière d’agir, à contre courant de ce qu’elle dit et chante, constitue un mystère supplémentaire sur les intentions de ce personnage. Sternberg filme et transforme chaque partie visible de son corps en objet de désir. Le professeur, comme nous, est troublé par quelques tout petits centimètres carrés de peau… Marlene Dietrich maîtrise à la perfection l’art de la provocation subversive (ces jambes MAGNIFIQUES), et Sternberg par sa façon pourtant prude mais tant explicite de filmer ces détails des corps, imprime l’Image de Lola dans nos consciences, avant de la transformer subtilement en l’un des personnages les plus cruels du cinéma. Génial.

Au final, L’Ange Bleu est de cette sorte de chefs d’oeuvre qui ne se révèle pas immédiatement, se construit progressivement, avec l’aide du spectateur. C’est le talent conjoint d’une actrice intemporelle et d’un metteur en scène visionnaire pour proposer une histoire très troublante  sur la passion et l’avilissement. Un masterpiece.

CASTING
Titre original : Der blaue Engel
Réalisation : Josef von Sternberg
Scénario : Heinrich Mann, Carl Zuckmayer, Karl Vollmöller, Robert Liebmann, Josef von Sternberg
Acteurs principaux : Emil Jannings, Marlene Dietrich, Kurt Gerron, Hans Albers, Reinhold Bernt, Eduard von Winterstein
Pays d’origine : Allemagne
Sortie : 01 Avril 1930
Reprise : 02 Avril 2014
Durée : 2h04mn
Distributeur : Films Sans Frontières
Synopsis : Un professeur de lycée, le sévère, précis et charismatique Immanuel Rath, va se retrouver entraîné puis enchaîné à l’Ange Bleu, « mal-fameux » cabaret ou se produit une troupe itinérante, et surtout la fameuse Lola Lola, dont les charmes vont le rendre fou.
BANDE-ANNONCE