Sélectionné en Compétition Officielle au 71ème Festival de Cannes, le réalisateur Kirill Serebrennikov nous plonge dans la scène rock russe des années 80.

Assigné à résidence, Kirill Serebrennikov n’a pas pu faire le déplacement sur Croisette pour présenter L’Eté. Tant pis, son film parlera pour lui. Et il en a des choses à dire. En retraçant le parcours du Viktor Tsoi, leader du groupe soviétique Kino, Serebrennikov parle de cette jeunesse russe qui cherche à s’accomplir dans une société stricte. Au sein de cette mini-scène underground, un vent de liberté souffle, quelque chose gronde. Le rock s’immisce difficilement dans les mœurs, la jeunesse en raffole et se débrouille pour en consommer. Ce mood se répercute avec entrain sur la forme du film. Une épopée de deux heures, durant laquelle Serebrenninkov s’autorise diverses affèteries (touches de couleur, clips insérés dans la narration). Il en fait forcément parfois trop mais là est toute la portée de son geste politique. À l’image de ces filles qui entrent par la fenêtre pour assister à un concert, le metteur en scène ne demande aucune autorisation pour faire ce que bon lui semble avec sa caméra. Il le fait, point.Et lorsqu’il vise dans le mile, le résultat est dément. La survoltée première scène de concert est un beau moment de bravoure cinématographique autant qu’une critique acerbe des conventions morales répandues en Russie. On autorise les concerts de rock mais les spectateurs doivent rester assis, ne pas trop montrer leur enthousiasme. Le rock existe mais de quelle manière… Mieux vaut pour cette jeunesse qu’elle se réfugie sur la plage, pour entonner en cœur des refrains accrocheurs autour de quelques bouteilles de vin. Serebrenninkov livre là une séquence prodigieuse, suspendue dans le temps, où sa mise en scène en extase épouse la douce révolte de ces belles gueules.

Soutenu par un divin noir et blanc, ce demi-récit, distendu, sert de réceptacle pour répandre une profonde mélancolie dans la trajectoire de ces personnages. Ce trio amoureux formé par Mike, Natacha et Viktor demeure totalement atypique, hors des normes. Ici Mike autorise sa femme à embrasser Viktor, parce qu’elle le désire. Mike souffre pourtant il aide Viktor. Car ce combat est plus important. Faisons de la musique maintenant, parce que c’est le moment. Après il sera peut-être trop tard. Ne laissons pas les braises s’éteindre. L’art, au-dessus de tout. Même des sentiments. Serebrenninkov en est la preuve vivante. Contre son gré, certes. S’il est prisonnier de son propre pays, son film, porté par un courant d’air de liberté, peut voguer, où bon lui semble. Le plus important est probablement là. Ce qui doit le rendre bien fier.

Critique publiée le 10 mai 2018 lors de la projection au Festival de Cannes

Maxime Bedini

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LETO, Rage against the Russia - Critique
Titre original : Leto
Réalisation : Kirill Serebrennikov
Scénario :Kirill Serebrennikov, Lily idov & Mikhail Idov
Acteurs principaux : Irina Starshenbaum, Teo Yoo, Roman Bilyk
Date de sortie : Inconnue
Durée : 2h06min
4.0Note finale
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LETO, Rage against the Russia – Critique

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