Dans son premier long-métrage, dénonce les dérives de notre société consumériste à travers le portrait d’un cadre au chômage. Percutant.

Ça commence par une douche glacée. Frank n’est pas du genre à avoir froid aux yeux. Cadre supérieur dans une entreprise de fret maritime, il enquille les heures sans sourciller, convaincu que la consécration ne passe que par le travail. Son quotidien bien huilé vole en éclats à la suite d’une situation de crise à bord d’un cargo. Sur un coup de tête, il prend une décision illégale, qui entraîne son renvoi immédiat. De bourreau de travail à chômeur paumé, la chute est rude. Pour retrouver le monde de l’emploi qu’il chérit tant, Frank devra s’interroger sur ses motivations profondes et ses limites morales.

© Condor Distribution

« Travailler plus pour gagner plus ». Qu’il semble avoir vécu, ce slogan capitaliste, à l’heure où on ne jure plus que par l’épanouissement personnel. Conférer à Frank cette maxime de vie, c’était l’assurance d’attirer sur lui une antipathie instinctive. Un choix judicieux car, paradoxe de la fiction oblige, les personnages de salauds sont toujours les plus intéressants. On se plait à mépriser la rigidité de ce cadre solitaire, sa routine de robot et ses décisions amorales. Frank est un Frankenstein moderne, un monstre en col blanc, qui peut changer le cours d’une vie depuis sa piscine en un coup de téléphone.

Le manichéisme est heureusement évité grâce à l’interprétation touchante d’, qui parvient à exploiter finement les failles de son personnage. Moins blessé dans son orgueil que tétanisé par la honte de l’inactivité, Frank peine à partager son amertume avec sa femme et ses cinq enfants. C’est tout seul qu’il doit affronter le malaise de ses amis et la cruauté des entreprises concurrentes. Un roulement d’yeux, un froncement de sourcils ou un silence appuyé suffisent à l’acteur pour rendre à ce stakhanoviste toute sa fragilité.

©2019 Condor Distribution

Au fur et à mesure, le blâme change de cible. Les véritables méchants de l’histoire, c’est nous. Les types comme Frank, aussi détestables soient-ils, ne pourraient pas commettre leurs méfaits sans notre complicité tacite. Pour recevoir tous nos produits de consommation, livrés sans délai et à prix cassés, nous sommes prêts à fermer les yeux sur des chaines de production à l’éthique douteuse. Antoine Russbach, également scénariste, a parfaitement saisi l’hypocrisie de notre génération, qui cloue au pilori les banquiers de Wall Street tout en tweetant frénétiquement sur son IPhone. CEUX QUI TRAVAILLENT livre une analyse sans fard du monde de l’entreprise, aussi lucide qu’implacable.

Valentin Hamon–Beugin

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CEUX QUI TRAVAILLENT, critique acerbe d'un capitalisme sans pitié - Critique
Titre original :
Réalisation : Antoine Russbach
Scénario : Antoine Russbach, Emmanuel Marre
Acteurs principaux : Olivier Gourmet, , ,
Date de sortie :
Durée : 1h42min
3.5Note finale
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